La Réunion: Jurassik Press?

Il y a des dinosaures dans la presse. Certains vivent (pour combien de temps encore?) sur l’île de la Réunion. Voilà comment je les ai rencontrés.

Il y a quelques mois j’ai lu une petites annonces sur talents.fr (excellent site pour les pros de la com et des médias en quête d’un emploi), le « Quotidien de la Réunion » cherchait un chef d’agence pour St-Denis. L’anpe me demandant (malgré mon âge) de justifier mensuellement mes recherches d’emploi j’ai répondu à cette annonce (comme à une dizaines d’autres) en envoyant mon cv. Je pensais que je n’avais aucune chance d’être retenu en affichant un profil d’ancien directeur général d’un quotidien départemental militant du cross médias. J’ai néanmoins reçu une « convocation » (ça faisait longtemps que ça ne m’étais pas arrivé). Passé le moment de surprise j’ai décidé de répondre. Il y a toujours qu’elle chose à prendre lorsqu’on rencontre les gens. Et après tout mes compétences intéressaient peut-être vraiment la direction du « Quotidien » au cas où elle aurait besoin d’être accompagnée dans le cadre d’un projet ambitieux de développement numérique.

Je me trompais. Pourtant le besoin d’un tel projet me semblait plus qu’évident. « le Quotidien » a été fondé en 1976 par un ancien photographe, Maximilien Maximin Chane Ki Chune (CKC), dont la famille donnait dans l’immobilier. Il voulait apporter aux habitants de l’île autre chose que la « pensée Hersant » diffusée par « Le Journal de l’ïle de la Réunion » (JIR) et que l’idéologie communiste dispensée par « Témoignage ». En dépit d’assez sérieuses difficultés dans les premières années, ce pari a été tenu. Assez en tout cas pour que l’affaire devienne relativement prospère et que la rédaction s’imagine être celle du « Libération » local.

Cet sorte de confort économique et intellectuel a à peine été entamé par l’arrivée (difficile) d’internet dans l’Ile. Le « Quotidien » a ouvert un site internet longtemps après le JIR qui avec clicanoo.com a fait le pari de l’information gratuite. Pour « ne pas se mettre une balle dans le pieds » (c’est une véritable rangaine dans la presse locale et régionale française) le site du quotidien est lui payant, et le journal est consultable dans un reader flash (pas en pdf car ça se copie) presqu’au même prix qu’en kiosque.

Le « Quotidien » ne s’est donc pas mis de balle dans le pied mais ça n’a pas empêcher le ciel numérique de lui tomber sur la tête. Puisque l’espace n’était pas occupé par les professionnels, ce sont des amateurs qui s’en sont chargé et pas si mal que ça: zinfos974 et autres ne sont pas des fanzines mais de bons web canard locaux. Et naturellement sur une île qui a une population très jeune, ce qui devait finir par arriver est arrivé: il a fallu reconnaître que les ventes commençaient à stagner pour ne pas avouer qu’elles baissaient (il est vrai que c’est plus facile qu’en on n’est pas à l’ojd) et, effet domino, la pub a commencé elle aussi à être plus difficile à engranger.

Il fallait s’adapter. C’est sans doute ce que CKC, se sentant trop vieux pour faire le grand chambardement, a voulu faire en prenant du recul il y a deux ans: il a confié la direction du journal à un banquier, Thierry Benbassat, qui à son tour a pensé qu’il fallait remplacer le rédacteur en chef en poste depuis 15 ans et qui a embauché un journaliste qui avait carrière jusque là à l »‘Est Républicain », Pascal Baudoin. Après deux ans de réflexion, qui ont abouti, comme de bien entendu, à une nouvelle formule ces derniers jours, ces deux là se sont aussi dit que le cœur du métier c’est l’info locale et qu’il faut donc arrêter de faire un petit « Libé » pour faire un vrai départemental.

C’est face à ce couple que je me suis retrouvé jeudi en fin d’après midi dans les Bureaux parisiens de la société de promotions Les Bâtisseurs de Bourbon. Voilà ce que j’avais trouvé sur zinfos974 avant de les rencontrer:

Jean-Noël Fortier, le responsable du SNJ (syndicat national des journalistes) du Quotidien, a rédigé une motion en milieu de semaine dernière qui est une véritable attaque en règle contre les pratiques de la direction du journal du Chaudron: « Information institutionnelle, allégeance aux pouvoirs (administratifs et économiques), prosternation devant les annonceurs, sponsors et autres « partenaires », soumission aux diktats d’une « attachée » de communication de la Poste, absence de ligne éditoriale, absence de perspective de développement, réorganisation fantômatique de la rédaction, projet rédactionnel inexistant: Le Quotidien se dégrade dans son contenu, son image, dans sa crédibilité. Comme si ne suffisait pas cette détoriation dont l’entreprise commence à ressentir les conséquences économiques avec une baisse constante des ventes et une chute des recettes publicitaires, voilà maintenant que la direction joue au journaliste. (…) Dans son édition du 29 septembre 2008, Le Quotidien a publié un article signé de Thierry Benbassat, directeur général de la SAS et directeur de publication. (…) Le directeur du Quotidien prend la plume pour voler au secours de quelques sommités bancaires locales, qui furent, il n’y a pas si longtemps, ses collègues et ses concurrents. Est-ce là une démarche rédactionnelle crédible, porteuse d’information et digne des colonnes diu Quotidien? »
Je ne publie là que le premier paragraphe d’un courrier de trois pages écrit sur le même ton par Jean-Noël Fortier…

J’étais prévenu. Je n’ai donc pas été surpris quand Pascal Baudoin a dressé le tableau de la situation: une rédaction nombreuse (70 personnes dont 14 secrétaires de rédaction et moins de 15 journalistes répartis dans trois agences locales à l’est au sud et à l’ouest de l’île) parce qu’elle ne veut pas travailler avec des correspondants locaux (ce qui est pourtant de bon sens quand on a le soucis de mailler le territoire); un outil rédactionnel (datox version béta non débuguée) antédiluvien qui ne permet pas de faire une mise en page en registre; deux rédacteurs couvrant la zone est où « il ne se passe pas grand chose puisqu’on n’y est pas » en dépit d’une forte augmentation de la population implantée là; une « capitale » St-Denis qui est couverte du siège par téléphone par la rédaction parce qu’elle n’y vit pas et qu’elle n’y va pas « parce que c’est trop loin du lieu de travail ».

Effectivement il y a urgence à remettre le local au cœur des préoccupation de cette équipe. Je l’ai dit à mes interlocuteurs parce que je crois que la mère des batailles de l’info, celle qui dira si Google a tout gagné et si le journalisme traditionnel a tout perdu, se livrera là. En fait le futur n’est même plus de mise: elle à déjà commencé cette bataille, il suffit de voir ce que Google permet de faire avec un mash-up comme chicago crime ou les expos parisiennes sur artscape.

C’est à ce point de l’entretien que j’ai compris que j’avais affaire à des dinosaures, un vrai Jurassik Press. Comment ne pouvais-je « être fou de joie » à l’idée d’aller diriger une agence locale à St-denis dans le but de remettre l’info locale au cœur de l’activité de leur cher Quotidien puisque je suis à la recherche d’un emploi? Le plus poliment possible j’ai essayé de leur faire comprendre que leur projet aurait peut-être fait sens il y a quatre ou cinq ans, mais qu’aujourd’hui la question n’est radicalement plus là. Et j’ai esquissé un projet de système d’infos locales.

On a des communautés, on les fait participer à l’expression collectives des joies et des peines de leur vie quotidienne sur une plate forme sociale qui est animée par des journalistes qui eux mêmes alimentent l’outil avec des récits, des images, des enquêtes, des interviews (textes ou images sonores bien sûr). Puis cette matière est éditée par être diffusée sous forme de newsletter, de quotidiens papier ou d’hebdomadaire, de podcast… On peut arriver à ce stade par étape progressives en trois ou quatre ans au cours des quels un outil éditorial adapté est mis en place, l’outil d’impression recalibré, etc, etc… (pour plus de détails je suis moi aussi payant)

En racontant tout ça j’avais l’impression de dire des grossièretés. Baudoin m’a fait remarquer que le « Télégramme » avait pris deux points de diffusion en mettant l’accès de son site payant. Le rédacteur en chef qui s’était venté de cette opération (limitée à la locale locale) avait sans doute oublié de lui dire que la zone de diffusion avait aussi été singulièrement augmentée. Et il ne devait pas connaître les performance de Ouest-France grâce à maville.com. Mais c’est une autre histoire. En fait, lui et Thierry Benbassat s’accrochent à l’idée que la Réunion n’est atteinte par les phénomène que connaît la métropole avec un lustre de retard et qu’ils peuvent se contenter de solutions cosmétiques, types nouvelle formule, ouverture d’agence locale en tenant le numérique à distance (comme le diable avec lequel on dînerait avec une longue cuillère)… La question que je me pose est de savoir si c’est l’application d’une ligne stratégique définie par CKC ou si c’est la ligne qu’ils suggèrent à CKC. Dans tous les cas, ils n’ont pas compris que cet hypothétique effet retard devrait plutôt être mis à profit pour prendre un coup d’avance, et réaliser maintenant les investissements qui doivent être fait pour prendre en main l’organisation des communautés numériques qui seront le creuset de l’information locale. Mais il n’a pas été question de pareil plan d’affaires.

Dommage. J’aurai bien aimé – d’une île singulière l’autre – aller passer trois ou quatre ans à la Réunion (mais tout espoir n’est pas perdu).

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7 réponses à La Réunion: Jurassik Press?

  1. MMDP dit :

    Hé hé, intéressant ce RDV, et cas d’école à faire lire aux Etats Généraux de la Presse et qui explique pourquoi la presse en France va vers des lendemains très très compliqués si elle ne se bouge pas un peu le c.. et n’aborde pas la révolution numérique avec un peu plus d’envie :) Ces 2 compères sont représentatifs de nombreux entretiens que j’ai passé ces dernières années..

  2. Vive la PQR dit :

    Cela me rappelle des présentations faites il y a quelques mois à des éditeurs sur un projet de portail de la vie locale qui n’a pas retenu me semble t’il l’attention de ces derniers, même en metropole, les « zoreilles » pourtant secoués de plein fouet ne font que peu de cas de la revolution numérique….et c’est parti pour durer car même sans balles dans le pied, pas de réelles avancées….

  3. Eric dit :

    Merci pour ce témoignage! La presse, c’est une question de désir, ce que les dinosaures semblent avoir oublié! Mais quand on vit sur une île on croit peut-être que la population captive par essence ne peut faire autrement que d’acheter notre journal?

  4. Paul Beaudoux dit :

    Le Quotidien était un très bon canard, sans doute ce qui se faisait de mieux dans la presse régionale en France. Contrairement à ce que vos interlocuteurs vous ont dit, ou à ce que vous en avez compris, les rédacteurs du « siège » font des enquêtes, des reportages, du terrain, de l’investigation, un gros mot en PQR. Et quasiment pas de « petite locale ». Pas de vins d’honeur ni de remises de médailles, sauf sous forme de brèves. Effectivement, le Quotidien ressemblait plus à un petit national qu’à un départemental, et le lectorat appréciait…. C’est vrai que depuis deux ans, c’est le bordel, résumé par la lettre de Jean-Noël Fortier. Juste, par contre, votre analyse sur le site internet, une catastrophe, dénoncée depuis des années par la rédaction.

    Cordialement, Paul

  5. anonyme bien sur dit :

    Bravo pour votre article. Attendez de rencontrer CKC et vous comprendrez le sujet dans sa globalité ;-). On appel ça ‘la boutik chinois ».

    J’ai de la peine pour Jérôme Souvray qui a intégrer cette année le site Lequotidien.re. Il occupe le poste de responsable Marketing – Internet et avait une vision assez intéressante et qui a du très vite déjanté en comprenant le fonctionnement de la « machine ».

  6. Pascal BAUDOIN dit :

    Lettre ouverte à un visionnaire
    « Le nouveau modèle économique de la presse face à la révolution numérique reste encore à trouver ». Qui le dit ? Bruno Patino, ex-président du Monde Interactif et directeur de France Culture. Et ce, au premier jour du congrès de la Fédération de la presse française qui rendra ses conclusions fin décembre. « On voit aujourd’hui comment un site internet peut vivre, mais pas comment un équilibre entre un quotidien et un site peut faire vivre l’ensemble », ajoute-t-il. Et de conclure : « Personne ne connaît la ou les solutions ».
    Erreur ! Erreur… C’est vous oublier cher Alain Giraudo, allias Pidudu.
    Nous sommes peut-être jurassique mais l’internet est arrivé jusqu’ici. Votre dazibao publié le 18 octobre 2008 sur votre site ne nous avait pas échappé. Cependant, Le Quotidien qui a toujours ignoré les petites polémiques stériles et les accusations futiles, a pour ligne de conduite de ne jamais répondre à des détracteurs. Surtout quand ils sont de mauvaise foi.
    Cette fois, l’insulte à la rédaction (en particulier) et à l’entreprise (en général) justifiera l’exception à la règle.
    Mon cher Pidudu, donc, ou Alain Giraudo, ex-journaliste, ex-dirigeant de sociétés, vous justifiez donc mensuellement la recherche d’un emploi en répondant à des dizaines d’annonces pour lesquelles vous estimez n’avoir aucune chance de voir votre candidature retenue. Ainsi, votre principal actionnaire, l’ANPE, continue de vous verser vos indemnités.
    Voilà une manière intelligente de proposer ses services de consultant sans frais de prospection. Malin. Mais honnête ?
    L’oisiveté organisée au frais du contribuable vous offre un temps considérable pour écrire votre version d’un entretien en émaillant votre récit d’imprécisions diverses : Maximilien Chane Ki Chune se prénomme Maximin ; Baudouin, c’est Baudoin ; le précédent rédacteur en chef n’était pas là depuis quinze ans ; le projet de réflexion n’a pas deux ans ; il n’y a pas eu de nouvelle formule. J’en oublie… Sciemment.
    Oublions l’orthographe folklorique et les accords grammaticaux douteux: « Cet sorte »; « Une balle dans le pieds »; « Une véritable rangaine »; « Ça n’a pas empêcher »; « On a le soucis »; « Détoriation » (détérioration, je suppose…); « Les performance »… J’en passe. Et des meilleures. Sacré Pidudu ! Votre plume a l’élégance toute juvénile de l’écriture « texto ». Aux adolescents, l’acné donne autant de boutons que les règles grammaticales. A votre âge, est-ce bien raisonnable ?
    Passons sur votre ton condescendant (« ces deux-là »; « le couple »), reflet détestable d’un M. Jesaistout qui fouine le web pour y trouver comme source unique le point de vue d’un syndicaliste (excellent journaliste, au demeurant) pour se forger une opinion rapide et opportune afin de servir sa démonstration revancharde et/ou militante.
    Mais revenons à nos moutons. Car vous avez, mon cher Alain Giraudo, « LA » solution aux problématiques de l’actuelle révolution numérique: « On a des communautés, on les fait participer à l’expression collective des joies et des peines de leur vie quotidienne sur une plateforme sociale animée par des journalistes qui alimentent l’outil avec des récits, des images, des enquêtes, des interviewes (textes ou images sonores, bien sûr). Puis cette matière est éditée sur le papier ».
    Génial !
    Le hic, mon cher Alain Giraudo, c’est que vos états de service ne plaident guère en faveur de vos dons de visionnaire. Sous votre ère, la société aveyronnaise centre presse (dont vous avez été le directeur général) est passée d’un résultat net de – 30 252 € (en 2005) à – 401 173 € (en 2007). C’est sûrement ce que vous appelez une « légère différence de vue » avec vos actionnaires…
    Quant à votre expérience au Monde interactif, parlons-en! En quelques chiffres: 13 millions (de francs) de chiffre d’affaires en 1999 et 8 millions (de francs) de déficit. Pour renflouer les comptes? Vous préconisiez de vendre des livres, des disques, du matériel informatique et des voyages. Avec – je cite – « une commission par transaction ». Transformer un site éditorial (animé par la vie, par l’avis des communautés) en site marchand, quel talent !
    Si j’ai bien lu, vous avez quitté vos fonctions en juin 2000 pour des raisons personnelles. Cependant, votre départ est survenu au moment où la stratégie de portail que vous avez élaboré était de plus en plus contestée. Bruno Patino a repris en main les fondements du Monde Interactif pour se concentrer vers son métier d’origine : le contenu et le traitement de l’information.
    Bruno Patino a – semble-t-il – de l’humilité. C’est une valeur fondamentale du Quotidien qui ne souhaite pas réduire la voilure de la rédaction (70 journalistes qui officient chaque jour sur le terrain pour faire honnêtement et passionnément leur travail) en portant la responsabilité de choix hasardeux. Gérer, c’est prévoir. Dans le flou, mieux vaut être responsable et avancer avec prudence.
    Le 22 octobre 1999, à la question « Que détestez-vous? » posée par Philippe Guerrier (JDN), vous répondiez : « Je ne pense pas que l’on se comporte sur l’internet autrement que dans la vie réelle ». Je vous le confirme mon cher Pidudu. Je vous le confirme… Vous êtes sur le net comme dans la vie : bouffi de certitudes, boursouflé de suffisance, à l’image d’un entretien que vous avez commencé par « J’ignore ce que je fais là, ma candidature me paraît surdimensionnée pour le poste ».
    Ma politesse extrême m’oblige à ne pas vous répondre ce qu’un Président en exercice a rétorqué à un visiteur du salon de l’Agriculture qui refusait de lui serrer la main. Mais soyez assuré mon cher Giraudo que cela me démange…
    Pascal BAUDOIN, directeur de la rédaction du Quotidien

  7. Alain Giraudo dit :

    wouahou… je ne mettais pas trompé, ça vole haut.

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