Petits meutres (des règles déontologiques) en famille

Présentateur du JT de France 2, David Pujadas vient de lancer une émission d’enquête qui a pris son intitulé à un film de Martin Scorsese (The Departed 2006) avec Leonardo DiCaprio et Matt Damon. Je ne sais pas si c’est volontaire ou non. Pourtant l’idée seule qu’on puisse faire un parallèle entre une méthode d’enquête policière et un travail journalistique me met plus que mal à l’aise. Et je trouve que Rue89 est gentil en titrant TV : « Les Infiltrés », un mode d’enquête en terrain glissant au lendemain de la diffusion de la deuxième émission consacré à la maltraitance des anciens dans une maison de retraite.

Une des règles fondamentales de cette profession est son exercice à visage découvert: on doit dire qui on est et ce qu’on est entrain de faire aux personnes qu’on interroge (autrement dit dans la charte professionnelle de 1938: s’interdit d’invoquer un titre ou une qualité imaginaires, d’user de moyens déloyaux pour obtenir une information ou surprendre la bonne foi de quiconque). Quand on est journaliste et qu’on le revendique, se faire passer pour autre chose pour obtenir des informations est condamnable. La fin (dénoncer une situation effroyable) ne justifie pas les moyens (caméra cachée, fausse identité). Ce n’est pas la première fois que le service public se livre à ce procédé (xx avait une société de production qui pratiquait à ce genre).

On était au bord du gouffre, avec « Les Infiltrés » on a fait un grand bond en avant comme aurait dit un chef d’état africain. Voilà comme Rue89 résume la situation:

Le reportage s’appelle « une maltraitance ordinaire ». Carole -la journaliste- a travaillé « plusieurs semaines » dans un établissement public non identifié. On la voit fixer sa micro-caméra sur une ceinture, contre sa peau. Son équipe la suit dans une autre voiture. Elle est la héroïne, on se croirait dans 24 heures chrono. Visages floutés, plans mal cadrés, propos sous-titrés: la suite est plus vague, mais choc.

Je partage donc les conclusions de Rue89:

La qualité d’une enquête repose sur le nombre de ses sources, plus que sur son caractère unique ou spectaculaire. La caméra cachée, déontologiquement très « limite », est toujours un aveu de faiblesse de l’enquêteur, surtout si elle se double d’une usurpation d’identité(…). Lorsqu’il est impossible de faire autrement pour extraire et exposer une information cruciale, la dissimulation de sa qualité de journaliste peut se justifier (je ne crois pas qu’il fasse faire d’exception). Mais on entre sur un terrain extrêmement glissant lorsqu’on fait du masque un « principe »: aujourd’hui le principe d’une émission, demain le principe d’un profession?

Bien sûr Pujadas se défend:

Pour moi ça ne tient pas la route. Et,plus inquiétant! la référence à l’enquête du journaliste allemand Gunther Walraff, qui a enquêté sur les immigrés Turcs, revient dans les commentaires comme un modèle. Or le plus consternant dans ces enquêtes, c’est qu’elles ne révèlent rien, elles montrent simplement ce que personne n’a vraiment envie de voir tout en le sachant très bien, les Turcs sont le Lumpenproletariat de l’Allemagne moderne, les vieux sont abandonnés dans des maisons de retraites comme des animaux à la SPA. Est-ce que pour raconter ça, il faut se dissimuler?

Je crains que la réponse à la question ne soit tristement de nature économique: combien de temps a-t-il fallu à la « journaliste » des « Infiltrés » pour monter son opération? Tout ça, de la conception à la diffusion, a du être « baché » en cinq fois moins de temps qu’il aurait fallu pour « faire le métier », c’est-à-dire prendre de temps de trouver des interlocuteurs qui acceptent de témoigner, de demander les autorisation de filmer, de chercher les familles de vieux à l’abandon… Autrement dit le sujet aurait couté cinq fois plus cher à produire et donc à diffuser.

Et puis on peut aussi de poser d’autres questions: qu’est ce que nous a montré la caméra de Carole? Un établissement public non identifié, des personnages floutés… Et si c’était du cinéma? On en a vu d’autres « bidonnage » dans notre chère profession. Quel est cet établissement, qui sont ces personnages? un décor? des acteurs? Il y a quelques années, dans un reportage sur les réactions des militants socialistes à l’implication française dans la première guerre du Golfe, j’avais « flouté » mes sources (la chasse aux sorcières ça existe dans les partis de gauche), le PS m’accusa méchamment d’avoir raconté n’importe quoi. J’en garde un mauvais souvenir et une certitude: pas de masques, ni sur le visage du journaliste, ni sur celui des témoins.

Bref, je suis d’accord pour une fois avec le SNJ qui demande l’arrêt de l’émission « Les Infiltrés », pas d’accord, mais alors pas du tout, avec le président du CSA Michel Boyon pour qui« la caméra cachée ne me paraît pas a priori condamnable ». Dans arretesurimages.net Daniel Schneidermann reste sur le fil:

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Une réponse à Petits meutres (des règles déontologiques) en famille

  1. Alain Giraudo dit :

    Elsa Ray, étudiante en masters des métiers du journalisme de l’Université de Montpellier, revient sur le site du master, haut courant » sur l’émission de Pujadas, Les infiltrés, aprés avoir regardé l’émission consacrée aux sectes et aux psy véreux. . Sa conclusion: « voici un passage de la « Charte des devoirs professionnels des journalistes » établie en 1918 par le Syndicat National des Journalistes, révisée en 1938, et toujours d’actualité : « Un journaliste digne de ce nom (…) s’interdit d’invoquer un titre ou une qualité imaginaires, d’user de moyens déloyaux pour obtenir une information ou surprendre la bonne foi de quiconque » Quelque chose nous dit que cette charte n’est pas affichée sur les murs de France 2… »

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