Information: faut-il en finir avec les articles?

Tous les blogers qui s’intéressent à la mutation des médias connaissent Jeff Jarvis, professeur de journalisme à CUNY (City University of New York) et éditeur de buzzmachine.com. Il est à mon avis celui qui est allé le plus loin dans la réflexion sur les transformations de la « structure atomique » de l’information liées aux nouvelles technologies. A ce titre il devrait être entendu par le groupe de travail consacré au journalisme des Etats généraux de la presse.

En tout cas, parmi toutes les idées décapantes qu’il professe, il y en a une qui devrait bien être au centre de la réflexion sur l’avenir du journalisme: l’article, pièce maîtresse de la construction de l’information de puis l’aube du dit journalisme, est une forme désuette et inadaptée au besoin d’information. Il pose ainsi la question de façon provocante dans la chronique hebdomadaire qu’il donne au Guardian sous le titre « The end of the story – as we know it » (« La fin de l’article- tel qu’on le connaît »).

Le point de départ de sa réflexion est la crise financière qui a provoquée une surabondance d’informations et de commentaires aggravant à son sens la confusion. Il est ainsi convaincu qu’une série d’articles publiés au fil du temps ne répondent pas de façon appropriée au développement d’informations complexes:

A series of articles conveys to each of us, depending on our knowledge, too much or too little information, too much repetition or too little explanation. The knowledge is not cumulative. Each instance is necessarily short-lived and shallow.

Les dossiers qui sont une tentative pour surmonter les inconvénients de cette discontinuité ou de cette fragmentation de l’information ne trouvent pas non plus grâce aux yeux de Jeff Jarvis:

Deeper articles – big packages with graphics, series, special sections – are attempts to solve the problem, but they often only exacerbate it, giving us more to read or more to miss. We can’t catch up. We don’t get smarter. The article perpetuates a Groundhog Day (2 février, jour de la marmotte) kind of journalism.

En ligne, les moyens de présenter et d’expliquer les informations sont infiniment plus variés car l’espace-temps affecté à la production d’information est radicalement différent sur le web que sur le papier: le bouclage n’existe plus, le format de la page non plus, le temps est continu, l’espace illimité:

We can stretch the timetable so that news need not expire into chip paper after a day. News can be updated, corrected, expanded, discussed, linked.

La conceptualisation de ce changement quelque part vertigineux a été faite dès le début des années 2000 par l’un des créateurs de Blogger, Meg Houriban:

the atomic unit of media was no longer the publication, section, page or article but the blog post: a nugget of information or opinion with its own permanent address

C’est ainsi qu’on arrive à la notion de « structure atomique » de l’information: chaque particule (post) peut être liée aux tautres pour former une « molécule » d’intelligence et de discussion. Jeff Jarvis reconnaît que cela n’est toutefois pas suffisant:

That alone won’t work as an organising principle for informing a world. Single posts, videos, Wikipedia entries or search results may be new building blocks of media, but we need order atop them.

Les structures atomiques s’organise en effet autour d’un noyau. Autrefois (et encore aujourd’hui) il s’agissait de l’article (story). Désormais ce sera le thème (topic). Bien sûr les journaux produisent déjà des pages thématiques. Mais ce que ce dont Jarvis parle, c’est de « thèmes » dont les éléments ne sont pas composés des seuls éléments labélisés mais de tous les éléments immaginables:

I want a page, a site, a something that is created, curated, edited and discussed. It will include articles. But it’s also a blog that treats a topic as an ongoing and cumulative process of learning, digging, correcting, asking, answering. It’s a wiki that keeps a snapshot of the latest knowledge and background. It’s an aggregator that provides curated and annotated links to experts, coverage from elsewhere, a mix of opinion and source material. Finally, it’s a discussion that doesn’t just blather but tries to add value. It’s collaborative and distributed and open but organised.

Au passage Jeff Jarvis enfourche son cheval de bataille, les liens: grâce à eux, en fonction de nos besoins, il est possible d’avoir une « profondeur » plus ou moins importante de l’information, du document de référence à une palette de réflexions et commentaires:

The link becomes as important as the brand in news.

La preuve en est administrée à son avis par la couverture de la crise économique qu’il a trouvée la meilleure par des canaux qui ne sont pas habituellement ceux où l’on cherche l’information financière:

Some of the best explanatory journalism of the financial crisis has come from unexpected sources – in the UK, an unusual live edition of Peter Day’s In Business on BBC Radio 4; in the US, the narrative radio show This American Life (and a spin-off podcast, Planet Money). Neither is known for covering breaking business news. They could be discovered not because we were drawn to their brands but because listeners linked to them.

On dira que tout cela est une vue de fondamentaliste du web qui voue à la damnation la presse papier traditionnelle. Je pense pourtant que cette approche décrit bien le scénario de ce que l’univers de l’information est entrain de vivre. Le temps du journaliste dinosaure est terminé, il va falloir s’adapter ou mourir.

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