Journalisme: comment poser les bonnes questions?

Je fais partie de la catégorie de consommateur d’informations qui n’a pas été gênée le moins du monde par la grève des employés des NMPP (Nouvelles messageries de la presse parisienne), employés dont le dénominateur commun est l’appartenance à une branche du syndicat du livre, la SGLCE-CGT. Internet était là (et l’est encore aujourd’hui bien sûr) pour satisfaire largement mes besoins. Je n’avais donc aucune intention de traiter d’un sujet qui a suscité de nombreux éditoriaux – un peu trop pleurnichard à mon avis (lire par exemple « Arbitraire », par Eric Fottorino, le patron du « Monde » qui en reste à la vision étriquée des « quotidiens, et en particulier Le Monde, [qui] servent d’outil de compréhension indispensable pour éclairer la crise économique et financière que nous vivons ou l’enjeu de la prochaine élection présidentielle américaine «  alors qu’il dispose du premier site d’informations de France comme « outil de compréhension »).

En revanche j’ai été agréablement surpris que Fottorino (« Ces derniers mois, des actions brutales ont déjà perturbé la distribution des journaux – certains grévistes allant même jusqu’à les brûler! » aussi bien que Laurent Joffrin, le patron de « Libération » (ici sur France Info

) dénoncent ce devant quoi les éditeurs reculent courageusement depuis la Libération, le terrorisme intellectuel et physique du Livre CGT.
Naturellement, les commentaires que ces prises de position ont entraînés ne sont pas piqués de hannetons (d’un côté il est reproché à Fottorino de soutenir les grèves Besancenot, de l’autre Joffrin est accusé d’être à la solde de Sarkosy parce que son actionnaire de référence est unRothchild). Et naturellement on est allé demander au responsable de cette grève, Marc Norguez, secrétaire général de la SGLCE-CGT, ce qu’il pensait de ces accusations. C’est Olivier Levrard qui s’y est collé, pour LCI, chaîne d’infos du Groupe TF1 dénoncée par les syndicats pour sa complaisance à l’égard du pouvoir en place.

La lecture de la retranscription de cet entretien m’a mis mal à l’aise. Pas les réponses (elles étaient la plus parfaite expression de la langue de bois stalinienne). Les questions… Les questions ne sont pas celles du journaliste, il interroge par l’entremise de l’indignation des patrons de presse:

Les patrons de presse sont furieux. Celui de Libération, Laurent Joffrin, dénonce une prise d’otages et voit en vous « des gens qui usent constamment de la menace physique ». Au moment du lancement de la presse gratuite, vous aviez déjà été accusés de violences…

En s’exprimant ainsi, l’interviewer fait comme s’il ne prenait pas à son compte les accusations de violences. Or celles-ci ne font aucun doute, brûler des journaux, les jeter, empêcher physiquement la sortie d’un quotidien, se battre à coups de barre de fer pour défendre son « trésor », ce sont des violences. Il y a des images qui ne mentent pas là dessus. Pourquoi la question pert-elle ainsi tout le tranchant qu’elle devrait avoir? Soit parce que celui qui la pose à de la sympathie pour celui qui est en face de lui. Soit parce qu’il est dans ces petits souliers et qu’il craint d’en prendre plain la gueule. Soit parce qu’il ne connaît pas vraiment le sujet et qu’il met en avant les patrons de presse pour ne pas trop se mouiller.

Qu’est-ce qui me fait pencher pour la dernière solution? Je ne crois pas que TF1-LCI emploie à plein temps un spécialiste sur les médias (le sujet est traité en plateau avec des « people »). A-t-on jamais fait d’enquête sur ce syndicat qui a un monopole d’embauche et qui s’est constitué un trésor de guerre avec les déchets de l’imprimerie pour de ces « magazines » d’infos? Quand un événement (la non-parution de la presse nationale en est un) justifie qu’on parle de ce secteur (en crise au point de justifier des Etats généraux), on colle un micro sous le nez des « leaders » et roule ma poule, c’est dans la boîte!

Ce traitement de l’information, nous ramène au cœur du débat sur l’avenir de la profession de journaliste. Comment poser les bonnes questions pour avoir de bonnes réponses? Certes il faut entendre ce que les gens ont à dire, leur laisser aussi le temps de l’exprimer, mais il ne faut pas accepter de les laisser dire n’importe quoi. Et pour cela il faut connaître les sujets auxquels on s’attaque. Marc Norguez est secrétaire général d’un syndicat qui pratique l’intimidation depuis plus d’un demi siècle. Il faut le rappeler et le montrer à chacune de ses interventions car sa formation de syndicaliste lui permet de justifier l’évidence en se posant en victime de la violence patronale (pas justifiable elle non plus). Peut-être que cette forme de syndicalisme a la sympathie d’une partie de l’opinion qui vit dans l’attente d’une confrontation musclée avec les patrons. Est-ce pour cela qu’il faut biaiser, appeler le facteur préposé des Postes, la femme de ménage technicienne de surface? Le journalisme n’est pas une activité consensuelle, il ne s’agit pas de ne froisser personne, il s’agit de dire, ou moins d’essayer de dire, le plus précisément possible ce qui est – sans se plier aux contraintes du politiquement correct que veulent imposer les communautés ou les corporations. Ca s’appelle porter la plume dans la plaie.

PS: lire aussi sur le sujet l’article de Rue89 et les réactions que cela a générées

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Une réponse à Journalisme: comment poser les bonnes questions?

  1. Hector dit :

    bonne…question, très bonne analyse ! J’ai moi-même bossé pour une chaîne d’info en continu, le mal est connu: un sujet ou deux par jour, à tourner-monter: le résultat: on lit une dépêche dans l’ascenseur avant de sonner à la porte…ce qui tue la presse – surtout les médias d’info chaude – c’est d’avoir vidé le métier de sa substance, d’avoir enlever toute valeur ajoutée au reportage/reporter. A moins de connaître par chance le sujet, on peut être quasi-certain de réaliser une mauvaise interview.

    Les spécialistes sont virés un par un: ils ne peuvent faire TOUS les sujets, ont même parfois leur avis à donner (horreur!), sont davantage payés, etc…quand à côté on peut avoir un jeune stagiaire ou journaliste docile de 22 ans…

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