Deux nouveaux quotidiens sportifs « low cost »: une double faute

Je ne me précipiterai pas lundi matin 3 novembre chez mon marchand de journaux favoris pour acheter le premier numéro des deux nouveaux quotidiens sportifs, « 10 sport » et « Aujourd’hui Sport » lancés le premier par Michel Moulin allié au groupe NextRadioTV d’Alain Weill et le second par le Groupe Amaury avec l’intention affichée « d’étouffer » le premier. Je ne me précipiterai pas chez mon kiosquier parce que je vois pas le moindre intérêt à dépenser 1 euro (deux fois 50 centimes) pour apprendre ce que je sais déjà depuis la veille au soir, et surtout parce que je ne comprend pas que des patrons de presse puissent gaspiller leur argent dans des projets dont l’intérêt éditorial est voisin du néant total sur des supports obsolètes.

Les chroniqueurs médias (Le Monde, Le Figaro, Le JDD, Challenges, Le point…) se sont délectés par avance de ce combat dont on peut prédire (sans disposer d’une boule de cristal) qu’il va laisser sur le carreau des assedic la cinquantaine de malheureux journalistes qui se sont engagés dans une bataille perdue d’avance sur le front économique et déjà perdue sur le front technologique.

Sur le front économique.- Reprenons le petit calcul fait il y a quelques jours : côté coûts on aura une masse salariale incompressible de 2 millions d’euros (20 journalistes à 60.000 euros chargés par an plus 10 emplis divers à 50.000 euros chargés), des coûts de fabrication, impression, distribution d’au moins 1 million d’euros et des frais divers (impôts, amortissements, loyers…) d’au moins 1 million soit un total de 4 millions; côté recette en se basant sur la vente de 100.000 exemplaires par jour à 50 centimes on a 2 millions d’euros (ce qui semble très optimiste) plus 1 million de publicité (ce qui semble encore plus optimiste) soit un total de 3 millions en raclant les fonds de tiroir. Donc une perte d’au moins 1 millions d’euros. Et je ne sais pas comment a pu être construit le plan d’affaire pour arriver un jour à un résultat positif sachant que la dérive des coûts salariaux est d’au moins 5% par an (ancienneté, inflation) et que l’objectif de 100.000 exemplaires vendus relève de bonimentage de souk. Bref avant que le premier journal ne soit imprimé on est déjà presque sûr que Moulin-Weill d’un côté et Amaury de l’autre vont jeter par les fenêtre deux millions d’euros la première année. Il est donc assez douteux qu’il y en ait une deuxième car leur groupe n’ont pas les reins assez solides pour accumuler de telles pertes juste pour le plaisir de marquer son territoire.

Sur le front technologique.- C’est une guerre d’un autre temps que vont se livrer sur le terrain du foot ces deux groupes (en attendant l’entrée en lice d’une troisième protagoniste, « Le Foot », par l’éditeur Robert Lafont au prix lui de 60 centimes). Un peu comme si des magnats des transports décidaient de s’affronter en ouvrant un service de diligences entre l’Etoile et la Concorde. Sans doute les patrons de presse verront dans ces lancements la preuve que les journaux imprimés sur du papier ont encore leur place dans l’économie des médias (l’ineffable Jean Miot, vient d’ailleurs de pondre un bouquin qui s’intitule « La presse écrite est irremplaçable » aux éditions du Rocher) et ils en tireront arguments pour obtenir des aides substancielles de l’Etats au terme des Etats généraux de la presse pour « traverser la crise ». Sans doute Alain Weill pourra faire baisser les coûts d’impression de « la Tribune », le quotidien financier qui n’en finit pas de ne pas être rentable (et le changement de couleur du logo n’y fera sans doute pas grand chose). Reste que ce n’est pas parce que l’Equipe perd irrésistiblement du terrain qu’il y a de la place pour d’autres quotidiens sportifs fussent-ils à 90% foot. Ce n’est pas le mélange des genres dénoncé par David Garcia, journaliste indépendant, dans « La Face cachée de L’Equipe » qui est la cause de ce recul. C’est le fait que la formule papier ne satisfait plus les passionnés de sport qui trouvent de plus en plus leur content sur les sites spécialisés généralistes comme sport24.com (groupe Le Figaro) ou hyper spécialisés sur une discipline. Pour les satisfaire aujourd’hui les rotatives ne sont plus de mise. Ils peuvent avoir les résultats sur leur téléphone portable, discuter des matches, voir des photos, visionner des vidéos… Pour les satisfaire aujourd’hui il faut complétement maîtriser la chaîne de production cross médias en liaison avec les outils du « social networking ». L’avis d’un ancien joueur devenu entraîneur avec des appétits qui l’ont conduit derrière les barreaux m’intéresse mais pas forcement autant que celui de mon voisin qui nourrit une passion complètement désintéressée pour le ballon rond.

Certes Michel Moulin (et la famille Amury) a parfaitement le droit de claquer son pognon comme il l’entend. Mais si l’ancien patron de « Paru Vendu » (un journal d’annonces low cost déjà) a un véritable projet éditorial concernant le foot, il avait d’autres solutions pour dépenser quelques millions d’euros que de faire un tabloïd de 24 pages quadri remplies avec l’agence de son partenaire (RMC Sports) et une vingtaine de journalistes (effectif insuffisant pour couvrir correctement 7 jours sur 7 les équipe de la Ligue).

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4 réponses à Deux nouveaux quotidiens sportifs « low cost »: une double faute

  1. Benoit dit :

    Bonjour,
    Je ne partage pas du tout votre analyse sur la sortie de ces deux nouveaux quotidiens sportifs (ou plutôt quasi-footballistiques pour être plus exact). Concernant le modèle économique, les deux projets doivent être clairement dissociés dans la mesure où les raisons stratégiques de leurs émergences sont distinctes. Là où « 10 sport » entend clairement concurrencer « L’Equipe » sur la cible des lecteurs essentiellement avides d’infos sur le foot (voire conquérir un lectorat complémentaire aujourd’hui plutôt consommateur de web pour des raisons économiques), « Aujourd’hui Sport » n’est seulement (mais n’est-ce pas déjà en soi justificatif de son existence) une arme stratégique. Votre raisonnement économique global face à ces deux problématique n’est donc clairement pas adapté. Pour reprendre la position du Boston Consulting Group, il est parfois nécessaire de conserver en portefeuille une activité non rentable mais ayant une importance stratégique majeure. L’ignorer serait faire fi de toute notion de stratégie d’entreprise. Pour « 10 sport », je pense que vous sous estimez largement le rôle que va jouer dans la réussite du modèle la régie RMC Sport également nouvellement créée.

    Sur l’opportunité de lancer aujourd’hui deux nouveaux titres papier, je regrette qu’un journaliste, chef d’entreprise aussi expérimenté que vous ne entraîne lui aussi vers le pessimisme ambiant autour de l’avenir de la presse écrite. On reproche à la presse écrite sa frilosité voire son immobilisme et vous voilà tout prêt à taper à bras raccourci sur le moindre nouveau projet ! Bel esprit d’initiative. Mais peut-être cet esprit de conquête et d’aventure journalistique s’est il pour vous perdu entre les pages F et H du who’s who ?

    Enfin, et là j’en appelle à l’épistémologie et à l’histoire des technologies, il me semble être une réflexion d’une autre génération que de penser que nous sommes aujourd’hui face à une supertechnologie omniprésente à travers le web. Comme toujours, les supports ont une tendance naturelle à être supplémentaires puis complémentaires sans se faire disparaître les uns les autres dans la très grande majorité des cas. N’y a-t’il pas encore des coursiers en vélo entre l’Etoile et la Concorde ? D’autres pays (de tradition et d’habitudes de consommations différentes me direz-vous et pourtant…) nous démontrent combien la presse écrite a encore un rôle majeur à jouer sur la scène de l’information. Nous vivons actuellement une période d’adaptation ou chaque support doit trouver (ou prendre) sa place. Le multicanal en mode syndication est sous doute l’une de solutions mais il n’est pas la seule. De nombreux secteurs d’activité sont revenus de phénomènes d’intégration horizontaux pour voire revenir des acteurs hyperspécialistes. Vive les niches !

    Je ne vous accorderai finalement qu’un seul point. L’avis de mon voisin sur le OM-PSV de ce soir ne m’intéresse pas autant que celui d’un Gerets qui connaît parfaitement les deux clubs ou même d’un Zenden lui même passé par les deux maisons. Et ma crainte porte plutôt sur la capacité de10 sport à générer du contenu digne d’intérêt. Le positionnement de RMC ouvre aujourd’hui largement la parole à mon voisin et à d’autres moins documentés encore sur les sujets dont ils parlent. Cela conduit parfois à une discussion digne du café du commerce dans lequel il me suffit de me rendre pour l’avoir « in vivo ». Nous sommes dans une sphère informationnelle où tout le monde peut s’exprimer (quel bonheur !) mais où la parole de chacun est d’égale valeur, plus encore dans le domaine sportif. Il y a confusion des genres et des émetteurs. David Douillet donne son avis au 20h sur la politique intérieure ou la crise sociale et Monsieur Dupont nous dit que vraiment au PSG, Makelelé devrait être positionné un peu plus haut pour jouer un rôle de relayeur dans l’entre-jeu ! On croit rêver… Mais je profite moi-même de ce phénomène puisque je m’exprime sur votre blog et que ce que j’écris n’est ni en corps plus petit ni présenté comme de moindre importance.

    De nature optimiste, j’espère que ceux deux titre auront de l’avenir et vais, contrairement à vous, me rendre chez mon marchand de journaux préféré pour y acheter ces deux nouveaux venus en leur souhaitant bonne chance.

  2. Giraudo dit :

    Wouah! Il me semble que j’ai touché un point sensible. C’était le but. Piquer le cul de ceux qui croit obstinément que l’écrit n’a qu’un seul support valable, le papier, et encore quand il faut le payer. Je crois militer ici assez clairement pour autre chose, le cross médias, c’est-à-dire à partir d’une matrice la possibilité technique d’alimenter tous les canaux de diffusion de l’information. C’est la raison pour la quelle je pense qu’il est stupide, pour ne pas dire pire, de baser aujourd’hui un projet éditorial sur un seul canal de diffusion surtout s’il s’agit du papier. Le reste est question de point de vue: le naufrage des groupes de presse traditionnel a commencé, on peut toujours dire que c’est faire preuve de pessimisme, je crains surout que ne pas le voir est faire preuve de cécité. Car je ne crois pas que ces quotidiens aient la moindre chance après avoir vu (malgré tout) leurs premiers numéros (et je ne suis pas le seul :http://www.blogoz.fr/2008/11/03/le-match-10sportcom-contre-aujourdhui-sport/)

  3. Sabine dit :

    Dixit Benoît : « Je ne vous accorderai finalement qu’un seul point. L’avis de mon voisin sur le OM-PSV de ce soir ne m’intéresse pas autant que celui d’un Gerets qui connaît parfaitement les deux clubs ou même d’un Zenden lui même passé par les deux maisons. Et ma crainte porte plutôt sur la capacité de10 sport à générer du contenu digne d’intérêt. » Amatrice de sports, j’essaye de lire le maximum de sources, sur tous les supports disponibles. Au final je trouve le journalisme sportif en général, la presse sportive en particulier, simplement pathétique. Les seules « informations » réellement pertinentes sortent de la bouche des sportifs eux-mêmes, encore faut-il qu’il y ait des « professionnels » qui sachent poser les bonnes questions. Si le support papier se meurt (?) c’est uniquement du aux contenus insipides…et à l’overdose de football au détriment des autres sports. Les médias prétendent être la vitrine du sport, ils ne savent en donner que leur vision limitée, étaler leurs « pseudos-savoirs » qui a peu à voir avec la réalité des terrains. De même aujourd’hui on en sait plus aujourd’hui sur la ligue de football anglaise que sur n’importe quel autre sport français. Peut-être que la bonne idée serait que des sportifs se mettent eux-mêmes à faire des journaux sur leur sport….

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