Changer de bureaux ou changer de support: comment « The Independent » sera-t-il sauvé?

J’ai admiré Tony O’Reilly quand il jouait centre de l’équipe de rugby d’Irlande. J’ai aussi admiré la façon dont il est devenu l’homme le plus riche d’Irlande en constituant un groupe médias présent sur quatre continents avec plus de deux cents journaux et magazines, Independent News and Medias (INM). J’ai servi de go between entre lui et Jean-Marie Colombani en 1994. « Le Monde » était alors au bord de la faillite et Sir Anthony se proposait de boucher les trous. Les deux hommes n’avaient pas pu s’entendre. L’Irlandais, qui dirigeait encore Heinz (Tomato Ketchup) à l’époque, avait une conception simple et brutale du capitalisme: si je met de l’argent dans l’affaire, je veux le pouvoir, je ne veux pas entendre parler de la Société des rédacteurs (actionnaire majoritaire sans avoir mis un sous vaillant). Le Corse, qui venait d’être porté au pouvoir par la Société des rédacteurs (que je présidais encore), ne voulait pas entendre parler d’actionnaire de référence (Philippe Labarde en avait aussi un dans la manche). Bref je garde de cet épisode un mauvais souvenir et un exemplaire dédicassé de la biographie de Sir Anthony.

Pourquoi revenir sur cette histoire aujourd’hui? Parce que si les routes des deux hommes ne se sont plus croisées (à ma connaissance), ils ont (ou ont eu dans le cas de JMC) sur les bras le même problème: le vaisseau amiral de la flotte qui prend eau et menace de couler. Comme « Le Monde », « The Independent » traverse une crise grave. Le journal dont le prix a atteint la barre symbolique (et ici fatidique) d’une livre (1,212 euro) a vu sa difusion tomber à 201.000 exemplaires dont seulement 119.000 payés plein tarif et les pertes devraient être de l’ordre de 12 millions de livres (14,5 millions d’euros).

Pour faire face, INM a annoncé vendredi 28 novembre que sa rédaction allait partager les bureaux du « Daily Mail », le journal d’un groupe férocement concurrent. Jusqu’où se rapprochement va-t-il aller? se demande les spécialistes médias outre-Manche qui craignent que d’éventuelles « synergies » éditoriales entre les deux titres ne déstabilisent encore plus les lecteurs de « The Independent », un petit jeune dans la cours des grands quotidiens anglais avec ses 22 ans d’ancienneté, mais un surdoué qui avait imposé le format tabloïd à ses vieux rivaux et qui avait « vitaminé » les éditions du samedi avec des magazines de grande qualité.

Le plus impertinent de ces spécialistes médias anglais, Roy Greenslade, un prof qui pige au « Gardian » et à « Evening Standard », n’y va pas par quatre chemin dans sa « colonne » de « l’Evening Standart »: il conseille à Tony O’Reilly d’arrêter d’imprimer son journal et de passer à une édition numérique:

INM must scrap printing in favour of uploading. It will save trees, save ink, wipe out all production costs and eliminate the expense of distribution. It will enable INM to prune its marketing budget. In so doing, the paper will take a giant step into the digital age.

Roy Greenslade rappelle que les patrons d’INM se sont mis à internet à reculons et avec la prétention de faire payer les usagers. Maintenant que cette idée plus sotte que grenue est abandonné, le site du journal attire plus de 8 millions de visiteurs uniques (soit une progression de 93% par rapport au mois correspondant – septembre – de l’année passée). La marge progression est donc importante par rapport aux poids lourds de l’information en ligne britannique qui « pèsent » plus de 20 millions de visiteurs. Greenslade y voit pourtant une opportunité dans le contexte particulier à « The Independent »:

I sincerely believe their ailing newsprint paper is in danger of attracting so few readers in the coming year that the balance of those sums is likely to change for the worse. So they need to plan now for an online future and to reap the rewards of being the first major paper in the world to boldly go where no man has gone before. That Star Trek reference could not be more apt because they are in a position to explore the final newspaper frontier, the one highlighted to an extent by none other than Rupert Murdoch in his speeches in Australia last week. Though he was stressing that newspapers do have a future (though I tend to think he means his own newspapers rather than other people’s) he also made it clear that news brands are the future.

Il semble que les O’Reilly père et fils aient fait les comptes: ils perdraient 30 millions de livres en éditant un « Independent » pure web. Sans doute. Pourtant Roy Greenslade a raison: ce n’est pas 30 millions de livre que va finalement perdre INM, c’est son journal et son capital. Et c’est ce qui est arrivé à Jean-Marie Colombani faute d’avoir osé lui aussi faire ce grand bond en avant quand il était au bord du gouffre (comme disait un leader révolutionnaire nord-africain). Je sais que Jean-Michel Dumay ne sera pas d’accord avec moi. Je pense pourtant qu’il n’y a plus rien d’autre à faire maintenant qu’oser. Voilà ce que nos fameux Etats généraux de la presse devraient initier!

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Une réponse à Changer de bureaux ou changer de support: comment « The Independent » sera-t-il sauvé?

  1. Alain Giraudo dit :

    En tout cas, les patrons de The Independent ne restent pas les deux pieds dans le même sabot: depuis la rédaction de ce post, ils ont lancé une plateforme de blog pour les rédacteurs et les lecteurs et mis en ligne un nouveau site web: à lire sur e-consultancy.com The Independent launched Independent Minds last week, a blogging platform for the newspaper’s journalists and readers

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