Bob

Le gardien de nuit de l’hôtel des Poètes finit son service à 7h30. Il attend généralement le gardien de jour pour passer les consignes – rien de particulier cette nuit, le journaliste parisien est bien arrivé et naturellement il voulait savoir où manger, il a l’air un peu agité. Puis il se dirige à pieds vers le centre ville.

Il passe le pont tournant, fait un signe au patron marocain du bistrot qui fait l’angle de la place de l’Europe en train d’installer sa terrasse, traverse le quartier insalubre des Trois Ponts naguère occupé par les petits pêcheurs italiens mais peu à peu investi par des Maghrébins, ce qui lui vaut le surnom de « Médina .

A l’angle de la rue Honoré-Euzet et de la rue Maurice-Clavel, le gardien repasse dans la Sète bourgeoise. La mairie a fait raser les maisons délabrées et donner les terrains à bâtir à des promoteurs qui ont érigé des immeubles pour investisseurs soucieux de défiscaliser leurs revenus. Le jeune homme met toujours les mains dans les poches quand il arrive là pour qu’on ne voit pas leurs tremblements.

Il est gardien de nuit dans cet hôtel minable à la suite d’une rupture. Sa copine en a eu marre de l’entretenir. Il n’avait plus mis les pieds à la fac depuis trop longtemps pour y retourner. Son père qui a dilapidé une belle fortune sur les champs de course n’était pas en mesure de l’aider. Sa mère était à la recherche d’un nouveau compagnon après avoir croqué les diams du précédent. Il n’avait personne à taper.

Ce job était un palliatif. Il a l’ambition de redorer le blason de la famille. Pour cela il ferait de la politique. Pour l’instant il faisait des sourires et distillait des ragots. Et il prenait son petit déjeuner au Marin, un bistrot coincé entre deux autres bistrots, de l’autre côté du pont Royal.

L’allure du patron est conforme à l’enseigne : marinière rayée moulant des pectoraux à faire pâlir Arnold Schwarzenegger, bonnet rouge façon commandant Cousteau visé sur le crâne, tatouages sur des avant-bras Popeye, boucle d’oreille. Il se dit qu’au lieu de prendre des anabolisants pour faire gonfler sa masse musculaire, il se nourrit de toutes les rumeurs de la ville. Une éponge – c’est pour cela que son surnom est Bob.

Et il est ravit de les faire partager à tous ceux qui s’accoudent à son comptoir assortis commentaires féroces. Aujourd’hui il est en fureur contre un rédacteur du quotidien régional « Sud » qui a publié un écho annonçant la cession prochaine de son fonds de commerce en donnant le montant (astronomique) de la transaction, ce qui risque de faire capoter l’affaire.

Pour asticoter Bob, le gardien lui annonce que sa corporation favorite vient de gagner un élément supplémentaire en la personne d’un reporter du quotidien parisien de « gôche », débarqué nuitamment et installé pour quelques jours dans son hôtel. Le patron du Marin éructe:

– Encore un fouille-merde parisien! Ils savent pourtant comment on les reçoit à Sète ces plumitifs? Tu le sais ça petit, tu le sais? Demande à ton père, il a tout vu… C’était au mitan des années 70, il y avait eu de sévères manifestations de viticulteurs, ça n’allait déjà plus la vinasse à cause de l’Europe, ils avaient occupé les chais des négociants qui importaient des moûts bulgares, et le canard dont tu parles, ils avaient envoyé une journaliste, une blonde je crois, mignonne mais débutante. Elle était toujours à poser des questions et des questions. Une enquiquineuse ! Je l’ai eu dans le bar. Elle a écrit de telles conneries qu’un jour, elle s’est retrouvé dans le canal. Ca a fait un pataquès. Lever la main sur un journaliste, une femme de surcroit, tu peux pas savoir. Bref elle aurait pu se noyer. Elle s’en est sortie parce qu’elle avait été championne de natation, on l’a su après quand elle est passée à la télé. L’effet a été plus mauvais pour les leaders vignerons que la tuerie quelques jours plutôt à Montredon.

Le gardien en avait entendu parler. Ce n’était pas à la gloire de la ville. Il se dit que si jamais il faisait de la politique, il faudra que l’image de Sète change, le business ne va pas avec les voyous ou alors il faut que les voyous s’occupent du business. En attendant il va aller se coucher. Dans une demi-heure il dormira. Dans une heure un quart de la ville saura qu’un journaliste parisien est déjà là pour fouiner.

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