Jenny

Jenny Barnstable est née il y a trente-quatre ans dans une famille de la Nouvelle Angleterre qui possédait, entre autre, une grande maison évaluée à cinq millions de dollars au bord de l’océan à Cape Cod. Elle était allée dans les meilleures écoles de la région de Boston sans jamais pouvoir rester dans aucune d’elles plus d’une année en dépit des dons que son père, Allan Barnstable junior, faisait aux diverses fondations qui finançaient ces institutions. Jenny aurait préféré que son père s’occupât vraiment d’elle au lieu de dépenser des fortunes pour lui assurer une bonne éducation.

Allan Barnstable Jr ressemblait vaguement à Gary Cooper vers la fin de sa carrière, dans « L’homme de l’Ouest ». Il marchait comme s’il avait mal aux reins, un peu penché en avant avec l’épaule droite légèrement plus basse que la gauche. S’il souffrait d’un quelconque mal au dos il n’en disait jamais rien et vivait sans le montrer.

Allan avait fait fortune grâce à la démocratisation de l’automobile dans les années qui ont suivi la fin de la deuxième guerre mondiale. Il avait hérité de sa mère des champs pétrolifères. Il les avait vendus pour une somme colossale à un conglomérat après la mort de la mère de Jenny, Norma-Jane, décédée dans un stupide accident de voiture en revenant de chez son esthéticienne.

Allan avait aimée Norma-Jane passionnément, sans être sûr pour autant d’être payé en retour. Il avait été en dépression pendant plus de six mois après sa disparition. Il s’était « reconstruit », comme lui avait expliqué son psychanalyste, après avoir obtenu d’un juge une indemnité astronomique du chauffard responsable de son deuil puis en se consacrant à une nouvelle passion qu’il avait débusqué dans les désirs refoulés de sa petite enfance — il aimait la mer, il voulait être skipper d’un voilier de régate.

La mère d’Allan l’avait poussé pour qu’il fasse des études à Harvard avant de diriger la petite société pétrolière familiale. Il avait obtenu ses diplômes et pris les rennes de la compagnie avec l’aisance naturelle aux condottieres qui figuraient dans son arbre généalogique. Allan aimait la vie tempétueuse du monde des affaires qu’il dominait avec maestria. Adolescent, il avait pourtant rêvé d’autres confrontations que celles qu’il avait avec de vieux Texans madrés ou de jeunes avocats avides. Allan rêvait de se confronter aux éléments, le vent, l’eau, la nature.

Il n’avait plus de responsabilités. Il était plein aux as. Il décida qu’il consacrerait le restant de ces jours à la conquête de la Coupe de l’America, le plus ancien et le plus prestigieux trophée sportif. Dès lors, il quitta Cape Cod pour s’installer à Newport où le trophée était boulonné dans l’entrée du Yacht club. Il consacra tout son temps et son énergie ainsi que le plus gros de sa fortune à la construction d’un 12 m JI et à la constitution d’un équipage capable de mener pareille merveille à la victoire.

Jenny n’avait pas de place dans cet emploi du temps de toqué. Il passait la voir quelques minutes le jour de Thanks Giving dans l’institution où elle était placée pour lui remettre les cadeaux qu’il avait fait acheter par une de ses assistantes. Il la regardait à peine et ne l’embrassait pas car il avait peur de fondre en larme s’il la prenait dans ses bras.

Jenny était le portrait vivant de sa mère et cela brisait le cœur d’Allan qui demandait seulement d’une voix à peine audible à la fille qu’il ne voyait pas grandir si ses cadeaux lui plaisaient et si elle allait bien. Puis il repartait sans écouter les réponses qui de toute façon n’arrivaient pas à passer les lèvres de Jenny.

Elle avait fêté ses 18 ans, quand l’institution où elle n’avait pas encore mis le feu, avait appelé Allan deux jours avant la date de sa visite rituelle. Jenny avait disparu. La directrice de l’établissement voulait savoir si elle devait prévenir la police pour lancer des recherches. Allan avait dit que sa fille était majeure, qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait. Il avait pris des dispositions pour que dix mille dollars fussent versés mensuellement sur son compte et il avait oublié sa fille.

Jenny avait fait du stop jusqu’à New York. Elle avait du faire une fellation au premier conducteur qui l’avait fait monter dans la cabine de son camion pour qu’ils ne l’abandonnent pas en rase campagne dans le blizzard. Elle avait dû se plier deux fois encore à la même exigence avant de sauter sur le sol couvert de neige devant un entrepôt frigorifique où étaient déchargées des carcasses de bœuf, dans le quartier de Meat Packer au sud de Brooklyn.

Elle était remontée à pieds jusque vers l’upper east side où une fille de l’institution lui avait dit qu’au coin de la 3e avenue et de la 55e rue il y avait un saloon appelé P.J. Clarke’s, toujours plein des gens intéressants, où les burgers étaient excellents.

Jenny était arrivée devant un bâtiment d’un étage en brique rouge qui, vu la hauteur des gratte ciel entre lesquels il était coincé, avaient inexplicablement échappé à l’avidité des promoteurs immobiliers.

Elle était entrée par une porte latérale, sur la rue, dans une sorte de vestibule qui donnait d’un côté sur le bar et de l’autre sur la salle de restaurant. La pièce avait du mal à contenir la douzaine de personnes qui étaient déjà là à attendre une place. Un Irlandais hors d’âge, tablier, chemise, pantalon et cheveux blancs, avait soulevé une paupière lourde dans sa direction et avait dit qu’il n’y avait pas de table libre pour une personne seule avant une grosse heure. Jenny allait faire demi-tour quand elle avait senti qu’on la tirait par la manche.

– Si vous voulez, on sera deux.

Le type qui lui tenait la manche parlait avec un accent français à couper au couteau. Il n’était pas très grand, pas plus que Jenny. Il avait une tête de métèque avec des yeux très doux et un sourire timide. Les yeux et le sourire ôtèrent à Jenny toute méfiance bien que le type ait nettement passé le cap de la trentaine ce qui le classait dans la catégorie des vieux.

Un quart d’heure après, ils étaient assis sur une table carrée recouverte d’une nappe en tissus vichy. C’était la première fois que Jenny en voyait en vrai. Elle aurait juré que ce tissu était réservé aux nanars sur la France où les réalisateurs affublent de bérets les gens portant une baguette de pain sous le bras. Elle avait fait part de sa réflexion à son vis à vis qui avait éclaté de rire. Un beau rire. Il parlait anglais avec un accent terrible mais cela ne l’empêchait pas de maîtriser parfaitement la langue.

Après avoir commandé une salade de tomate avec des « bermuda onions », un steak tartare « très relevé » et une bouteille de bordeaux rouge ¬ commande qui avait tout autant étonné Jenny que la nappe à carreaux blanc et rouge car elle n’imaginait pas que les Français mangeassent de la viande crue ¬ il avait longuement et passionnément parlé de son pays ou plutôt de sa ville natale.

Le Frenchy était né dans une région selon lui très singulière, dans le sud du pays, au bord de la mer Méditerranée, une région qui tenait à l’en croire de la Floride pour les étangs et de la Californie pour le vin. Jenny n’était pas très bonne en géographie mais elle avait du mal à croire que cela put être vrai. Le Frenchy avait ri à nouveau, un rire que Jenny avait eu aussitôt envie d’entendre et d’entendre encore.

Le verre de bordeaux ¬ »du baron Philippe, il faut venir ici pour le trouver à ce prix » avait dit son compagnon de façon très sibylline avait contribué à lui faire oublier la fatigue de sa fugue mieux qu’un joint. Elle se sentait bien, bien comme elle n’avait plus été depuis la mort de sa mère. Jenny avait posé un coude sur la table et le menton sur la paume de la main. Les sourcils légèrement rapprochés pour montrer à son vis à vis qu’elle suivait attentivement ce qu’il disait, Jenny avait écouté le Frenchy raconter son histoire.

Il venait donc d’une ville appelée Sète, un port de pêche et de négoce, où il était né trente et un ans auparavant. Ses parents étaient de petits fonctionnaires. Ils avaient tenté de lui faire faire de solides études pour qu’ils puissent avoir une meilleure situation qu’eux. Ce n’était pas un mauvais garçon. Il avait essayé bien que les livres l’ennuyassent prodigieusement.

Le bac en poche il avait préféré les petits boulots que les bancs de la faculté. Il ne gagnait pas trop mal sa vie en installant des matelas sur la plage pour les touristes qui, l’été, venaient de plus en plus nombreux dans la région ou en servant le soir dans les restaurants du quai de la Marine.

Ce n’était pas l’avenir que ses parents avaient rêvé pour lui. Sa mère avait une amie d’enfance qui avait épousé le fils d’une famille doté d’un patronyme à ressort, Alain de la Roquecézière. Sans avoir suivi les moindres études, il était devenu patron d’une grande agence de publicité parisienne. Les deux amies s’étaient retrouvées sur la plage pendant les vacances.

« Té, ton fils, il va appeler mon Alain qui va bien lui trouver quelque chose à ton fils, il est pas couillon pas vrai ce nigot ? » avait dit Jeannine de La Roquecézière, une femme au corps magnifique qui parlait comme sa mère, poissonnière aux Halles.

Le Frenchy avait débarqué un mois de septembre à Paris en trainant les pieds. Comment allait-il pouvoir vivre loin de Sète, loin des filles, des copains, de la plage, loin de sa mère qui faisait les meilleures tielles du monde

– Comment vous n’en avez jamais mangé ? C’est succulent, une tourte au poulpe cuit dans une sauce tomate épicée, vous devriez adorer !

Personne n’en faisait cuire des tielle à Paris mais le Frenchy découvrit d’autres plaisirs dans la capitale. Alain de La Roquecézière avait discuté une demi-heure avec lui avant de demander à son assistante de lui passer le directeur artistique de l’agence.

– Pierre, j’ai un jeune, là, dans mon bureau. Tu vas le prendre avec toi. Forme le !

Le « jeune » était devenu l’assistant du directeur artistique de la sixième agence de publicité au monde. Il avait fait le café, porté les cartons à dessin, installé les paper-boards et les visionneuses, réglé les projecteurs, appelé les taxis. Jusqu’au jour où il avait pris un appareil photo, pour s’amuser, pour voir ; il avait shooté un escabeau qui était resté posé sur une bâche bleue qui avait servi de fond neutre à la prise de vue qui venait d’avoir lieu. Il en avait fait une planche contact. Il allait la jeter quand le directeur artistique lui avait dit : « Fais voir, petit ».

Voilà comment il était devenu photographe. Il avait quitté l’agence de publicité trois ou quatre ans après pour travailler en free lance. Les magazines de mode se l’arrachaient. Il avait pu acheter une maison sur la colline qui surplombe sa ville natale, avec un grand jardin et la vue sur l’étang : « les coucher de soleil sur l’étang sont magiques, il faudrait que vous voyez ça ». Il était à New York pour faire la couverture de Vogue. Il logeait dans un petit appartement de Greenwich Village que lui avait prêté un ami en voyage.

Jenny n’avait pas refusé de l’accompagner quand il lui avait demandé si elle savait où passer la nuit. Elle s’attendait à devoir payer cette hospitalité avec son cul mais elle s’était dit que ça ne serait pas pire que de sucer la bite à de gros conducteurs de camion.

De toute façon ce photographe français avait du charme et son accent l’amusait beaucoup. Elle s’attendait à ce qu’une fois franchie la porte de l’appartement située sur un pallier décoré par les locataires avec des croutes et un vieux canapé, typique de Manhattan à cette époque , il l’entreprenne. Il n’en fit rien. Après lui avoir montré la salle de bain et dans la salle de bain, le placard des serviettes de toilettes, il lui avait donné une couverture en disant que le canapé de la pièce principale était assez confortable. Il lui avait dit qu’il se levait à 6 heures pour une prise de vue et lui avait souhaité une bonne nuit.

Pour la première fois depuis sa fuite de l’institution, Jenny avait dormi d’un trait. Pour la première fois aussi elle avait pu prendre un bain et se laver les cheveux. Quand le photographe lui avait demandé si elle voulait du thé ou du café avec ses toasts, elle avait réalisé qu’elle ne connaissait pas son nom mais qu’elle avait envie de le suivre.

« Je peux vous accompagner ? Je vous donnerai un coup de main, ça m’intéresse de voir une séance de photo.  » Pendant quelques secondes, le Frenchy l’avait regardé en inclinant un peu la tête comme s’il cherchait une réponse spirituelle.

– OK, avait-il fini par répondre laconiquement.

– Il faudrait quand même que je sache votre nom, mon père m’aime pas que suive des inconnus.

– Je ne te l’ai pas dit hier soir ? Je t’ai raconté ma vie, je croyais te l’avoir dit avec le reste, c’est Jean Loup sur mes cartes de visite, Loup comme « wolf », sur mon passeport c’est Antoine Poirier, Poirier comme « Peartree ». Ne m’appelle jamais comme ça, je déteste mon vrai nom.

Jean avait appelé un taxi. Ils étaient partis pour le Queens, de l’autre côté de l’Est River, où d’anciens entrepôts avaient été transformés en studio. La séance avait duré jusqu’à 21 heures. Jean était d’un perfectionnisme incroyable, faisant et refaisant cinquante fois la même prise avec des changements de quelques millimètres. Jenny avait été émerveillée par tout ce qu’elle avait vu. Elle ne s’était même pas rendu compte qu’ils avait passé la journée sans manger. « Je suis mort de faim » avait déclaré Jean quand tout avait été fini.

– On va à Brooklyn, chez Peter Luger, le meilleur steak house de la ville, je te jure.

C’était au coin de Broadway et de Driggs Avenues, une bâtisse en brique dans le genre de celle où ils s’étaient rencontrés la veille. Jean avait commandé sans lui demandé son avis des cocktails de crevettes géantes et un steak pour deux en précisant « well done ».

Les Français demandent généralement la viande saignante, « rare », en pensant qu’elle sera plus tendre. Ici, ce serait une bêtise. La viande est persillée, autrement dit les fibres musculaires sont pleine de gras. En la faisant bien cuire, le gras fond et la viande est moelleuse.

Jenny l’avait écouté avec ravissement parler de nourriture comme font les Français en mangeant. Elle était raide amoureuse. Ils s’étaient régalés, bien sûr. Ils avaient bu une bouteille de vin de la Nappa Valley, cépage zinfandel, « plus cher que du bordeaux ».

Ils étaient rentrés à l’appartement de Greenwich Village et ils avaient fait l’amour. C’était la première fois que Jenny avait un partenaire plus âgée qu’elle. Elle avait découvert que l’amour n’était pas seulement une séance de gymnastique comme les gars de l’équipe de football du collège avec lesquels elle était sortie semblaient le croire.

Jean n’avait d’ailleurs rien d’un athlète, pas de muscles saillants, une taille moyenne. Mais il avait de jolies fesses, des yeux jaunes pétillants de tendresses, et une peau douce comme celle de la fille qui venait parfois se glisser dans son lit à l’Institution.

Jenny et Jean avaient passé ensemble les dix années qui avaient suivi. Ils avaient vécu à Paris, Milan, Seattle, Boston, Vancouver. Ils avaient acheté pour une bouchée de pain dans une petite rue au dessus des halles de Sète une maison de ville délabrée qui était devenue un petit palais design. Ils s’y réfugiant quand ils n’étaient pas en voyage pour le travail de l’un ou de l’autre.

Jean avait appris à Jenny l’art et la technique de la photographie. Elle avait été une très bonne élève. Elle aimait particulièrement fixer la mer et les bateaux. Elle était devenue une spécialiste réputée de la photo marine. Elle avait pigé pour des agences de presse à l’occasion de quelques grands événements sportifs et des magazines comme « Voiles et Voiliers » et « Skippers ».

Jenny avait ainsi eu l’occasion de revoir son père qui tentait de qualifier son 12m JI pour la défense de l’Aiguière d’argent. Cela ne s’était pas bien passé. Pour le bateau de son père dont le spinacker s’était affalé lors d’un changement de bord et s’était pris dans le gouvernail lors de la régate décisive. Pour elle qui avait laissé tomber à la mer une bobine de ses meilleurs clichés. Ils s’étaient à peine salués.

– Tu vis où maintenant, avait demandé Allan à sa fille sans la regarder.

– A Sète, avec mon ami, avait répondu Jenny sans autres précisions.

– Ah ! bon à Sète, avait relevé son père. Tu veux bien dire dans ce port sur la Méditerranée où les Français ont une base nautique de préparation pour la Coupe ?

– C’est ça.

Pour la première fois depuis la mort de Norma-Jane, Allan avait regardé sa fille avec un soupçon d’intérêt.

– Il faudra que je passe te voir.

Jenny allait répondre qu’elle l’accueillerait malgré tout ce qui les avaient séparé depuis près de vingt ans mais Allan était déjà parti pour déposer réclamation auprès du comité de course afin d’obtenir l’annulation de la régate et conserver ses chances de qualification.

Allan n’avait pas eu satisfaction. Jenny avait pris une cuite dans l’avion du retour. Elle fut surprise de voir que Jean l’attendait à Roissy, il ne le faisait jamais. Il lui avait annoncé qu’il devait se faire hospitaliser pour des examens. Les poumons, de plus en plus de mal à respirer, le « crabe » sans doute. Il était entré à l’Hôpital de Villejuif où il était mort deux mois plus tard sans en être ressorti. Jenny l’avait fait incinérer et, selon ses volontés, avait dispersée ses cendres au bout du môle du port de Sète, sous le phare dont la lanterne rouge lui faisait penser au bonnet du commandant Cousteau.

Cinq années s’étaient écoulées de puis la disparition de Jean. Jenny n’avait quasiment plus quitté Sète. Le loft de la rue Dourmet était devenu un taudis Elle avait lentement mais sûrement sombré dans l’alcoolisme dur. Elle se lavait de plus en plus rarement. Elle empestait.

Les patrons de bistrot ne l’acceptaient que parce qu’elle ne demandait jamais de crédit et payait cash. La pension que son père lui avait allouée quand elle s’était enfuie de l’école, tombait toujours, lui permettant de boire tout ce qu’elle voulait. Le vieux salaud n’avait jamais donné aucun autre signe de vie. Elle savait seulement qu’il avait arrêté de courir après la coupe de l’America et que les magazines de voile ne parlait plus de lui.

Jenny s’en foutait. Elle se foutait de tout avec une rage autodestructrice qui avait fini par interpeller Nestor Graissac, autre pilier de bar bien connu des tenanciers locaux, éditeur, directeur et unique rédacteur de « l’ Œil de Moscou », un gag de potaches qui avait résisté au temps et était devenu le poil à gratter des notables de la ville.

Ce journal satirique local avait une parution aussi aléatoire que le prix des anchois frais le soir à la criée mais chaque livraison était bien exposée par les diffuseurs de presse de la place qui le vendaient 2 euros.

Quand il en avait le temps, celui que ses copains avaient finement surnommé Burma noircissait quatre ou cinq feuilles de papier format A4 avec les ragots qu’il avait collecté dans les bistrots autour des Halles et de la Consigne et expédiait le tout chez un imprimeur, ancien camarade de classe, dont une employée se chargeait de la mise en page (assez délirante) et de l’impression en bichromie, noir et rouge.

Récemment un des rares conducteurs de grue qui avait encore du travail sur le port lui avait raconté une histoire qui sentait aussi mauvais qu’une tête de poisson pourrie. Des bateaux d’une République de l’ex-Union soviétique déchargeaient des oléagineux destinée à l’usine d’huile implantée à l’extrémité du port ce qui était parfaitement normal à un détail près : les graines auraient été contaminées par du mazout et l’huile produite et distribuée dans tous les bons super-marchés serait impropre à la consommation.

Des inspecteurs de l’Agence de sécurité alimentaire seraient venus très discrètement faire des prélèvements. Les résultats des analyses faites par un laboratoire indépendant n’auraient pas été révélés mais les représentants du personnel au comité d’établissement de l’usine auraient été informés que des mesures de chômage technique allaient être prises pour décontaminer les moulins.

L’information n’avait encore filtré nulle part. Les syndicats ne tenaient pas à ce qu’une nouvelle qui pouvait menacer l’emploi soit ébruitée. Le responsable de la communication de l’usine avait rappelé au chef de l’agence locale du quotidien régional le montant de son budget publicitaire annuel. Le chef d’agence avait d’autant mieux compris le message que sa prime de fonction mensuelle était indexée sur le chiffre d’affaires de la publicité. Rien ne serait donc mis sur la place publique avant que l’AFSA se décide à publier les résultats des analyses, ce qu’elle ne semblait pas pressée de faire.

Nestor pensait qu’il tenait un gros coup, que toute proportion gardée cette histoire pouvait être pour la ville ce que le Watergate avait été pour Carl Bernstein et Bob Woodward, des types qu’il aurait bien aimé avoir connu. Pour illustrer le sujet, Nestor s’était dit que Jenny pourrait aller fouiner sur le port. Elle n’avait pas bondi de joie quand il lui avait fait la proposition.

– Sais plus où son mes boitiers… Trop bourrée pour faire correctement le point… Et puis tu m’emmerdes, pas envie de bosser…

Nestor avait insisté à chacune de leurs rencontres qui étaient fréquentes en raison de leur addiction commune au « jône ». Jenny avait fini par émettre un grognement qui valait acceptation du projet puis elle avait demandé :

T’as de quoi me payer au moins ? T’sais que je bosse pas pour des clopinettes…

Les caisses de « l’Œil de Moscou » avaient toujours été vides. Nestor avait changé de sujet. Jenny avait fouillé le loft pendant trois jours pour retrouver son matériel. Il lui en avait fallu un autre pour vérifier qu’il était en état de marche. Puis elle avait convaincu le grutier au gosier en pente et à la langue bien pendue de l’introduire dans l’enceinte du port. Il la dissimula dans le coffre de sa voiture.

Le bonhomme roulait dans une vielle Mercedes. Les vigiles qui gardaient quasi-militairement les accès du port le connaissaient et connaissaient le véhicule, ils les laissèrent passer sans rien demander. Il avait extrait Jenny du coffre à environ un kilomètre des tubulures de l’usine d’huile, à proximité du quai où les graines et le charbon sont déchargés des cargos. Il la reprendrait le lendemain.

– Tu as ce qu’il faut pour passer la nuit ? Je reviendrai demain à la fin de la journée. Evite de te faire repérer, les vigiles sont assez féroces et je ne pourrais rien pour toi.

Le grutier était parti. Empaquetée dans un vieil anorack, Jenny s’était enfoncée entre deux bloc de béton, sorte de menhirs modernes, qui servaient à retenir le charbon en vrac. Elle avait assez de café dans un thermos pour tenir jusqu’au lendemain avec quelques figues sèches.

Elle avait quitté sa cachette en fin d’après-midi quand la nuit commençait à tomber pour s’approcher du cargo qui était à quai. A en croire le drapeau qui flottait à sa poupe, il appartenait à un armement azéri. Jenny ne parvenait pas distinguer son nom qui était caché par la rouille. Elle s’était dit que ce machin flottait par miracle et que c’était à peine croyable de lui faire transporter des denrées alimentaires.

Puis elle avait fixé son téléobjectif 500 mm au boitier Nikon et réglé la sensibilité des capteurs numériques pour les prises de nuit. Elle n’avait jamais été cataloguée comme une paparazza mais elle avait fait de nombreuses planques lorsque son ancien boulot l’exigeait. Elle avait les mains qui tremblotaient mais, instinctivement, elle avait retrouvé la posture et les gestes du chasseur d’images. Elles en avaient fait jusqu’à sa dernière bobine et elle avait alors vaguement regretté de ne pas avoir un boitier numérique.

Jenny était sortie du port comme elle y était entrée, cachée dans le coffre de la Mercedes, avec une féroce envie de se jeter sur la première bouteille de « jône »qu’elle trouverait et de la vider sans ajouter d’eau. Ce qu’elle avait fait à peine la porte du loft claqué derrière elle. Elle avait mis deux jours pour s’en remettre et un autre pour faire des planches contacts dans le labo qu’Antoine avait fait aménager lorsqu’ils s’étaient installés là. Elle donnait maintenant à Jean son vrai prénom. A travers le compte-fil, elle avait eu la confirmation de ce qu’elle avait vu dans son téléobjectif : son père était sur le quai en grande discussion avec le patron des thoniers, une discussion qui avait très mal tournée. Elle avait finalement sélectionnée treize photos qu’elle avait tirées sur du papier mat grand format. C’était sa première scène de crime. Elle avait pensé au travail d’Arthur Fellig qui avait passé ses nuits dans les rues de New York pour vendre aux journaux des années 30-40 une représentation noire de la « Naked City », 5 dollars le cliché.

– Et merde alors ! Nestor, tu vas pas me les payer 5 dollars ces photos, elles vont te couter une fortune…

Jenny s’était promis de ne plus toucher à une bouteille. Elle avait pris une douche, la première depuis trois semaines, elle avait passé un Lewis noir propre qui trainait miraculeusement au fond d’un placard, un vieux t-shirt blanc Fruits of the Loom et le Perfecto râpé hérité d’Antoine.

Elle avait fourré une poignée de billets dans la poche intérieure du blouson et elle était descendue par la rue Paul-Valéry vers le canal royal pour aller au Marin où, forcément Nestor finirait par passer. Elle avait attendue pendant deux heures en fumant et en buvant expresso après expresso. Indifférente à l’agitation matinale du bar, elle avait essayé de mettre bout à bout les questions qui bouillonnaient sous son crâne depuis sa nuit sur le port.

Elle n’y était pas parvenue, tout ce qu’elle avait vu et photographié était trop confus, trop improbable. Elle était sur le point de trahir la promesse qu’elle s’était faite de ne plus boire quand elle avait entendu le patron apostropher un type qui s’était installé à l’autre bout du comptoir sans qu’elle l’ait remarqué. Elle avait compris qu’il était en pétard et qu’il allait sûrement sortir en claquant la porte. Elle avait agité la main pour dissiper le nuage de fumée qui l’enveloppait et elle avait engagé la conversation.

– Hey mister, on est à Sète ! Calmos ! Je vous offre un café ?

Ce contenu a été publié dans polar, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *