Burma

J’ai regardé l’heure. L’après-midi était effectivement bien entamée. Je constatais que miraculeusement je n’avais pas eu le moindre signal de détresse du côté des mes rognons, peut-être que le calcul était passé en douce, je le souhaitais de toutes mes forces. J’étais maintenant le dernier client dans la salle du Marin. Le serveur avait disparu ainsi que le cuisinier et le plongeur que j’avais entre-aperçu au delà du passe plats. Le patron était seul, sur un côté du bar où il avait allumé un pc portable. En m’approchant de la caisse, je vis qu’il surfait sur E-Bay.
─ Vous êtes accro aux enchères sur le net? Faites attention, c’est plein de requins.
─ Pas de soucis, ici on connaît. Elle vous a plus l’escalope?
─ Excellente. Vous êtes ouvert le soir?
─ Oui, mais pour le bar seulement. Le soir, il faut aller dîner sur le quai de la marine. Au Bistrot du Port, ils font un menu complet à 15 euros. Un ancien chef étoilé au piano, une fête assurée.
─ Merci du renseignement. Pour le même prix, vous pourriez me dire combien de temps va durer cette purée de pois?
─ Le marin? Il faut attendre le vent du nord pour que le marin s’en aille. Avant on savait quand la tramontane se levait, il y avait tout un tas de dictons pour s’en souvenir. Maintenant que le climat est foutu, on sait plus rien.
─ Vous dites la tramontane?
─ Parfaitement, la tramontane ou le mistral ou le labech, les vents du nord quoi.
─ Désolé de mon ignorance, je pensais qu’il s’agissait du vent soufflant d’Espagne, au travers des montagnes.
─ C’est bien une foutaise de Parisien, ça. Alors j’encaisse. Non! Pas de carte de crédit à cette heure. Du liquide seulement. Y’a un distributeur au coin de la rue si vous êtes à cours.
J’ai payé avec un billet de 50 euros que le patron a examiné avec suspicion avant de le glisser directement dans son portefeuille. Il doit vraiment régler son personnel au black et hurler pour avoir la TVA à 5%. En faisant cette réflexion sans illusion sur la corporation du patron, j’ai serré la ceinture et remonté le col du trench qui avait suscité la vanne d’Antoine Zianelli. Il fallait que je fasse le tri des informations que le journaliste de « Sud » m’avait donné. J’avais besoin de marcher pour réfléchir.
Je sortis du Marin en faisant un petit geste de la main au patron qui était trop absorbé par ses transactions sur le site d’enchères pour s’en apercevoir. Le brouillard était moins épais mais la nuit était tombée.
Je pris la direction de la mer, en logeant le quai qui était encombré par des tas de filets protégés par des bâches blanches ou bleues. Les restaurants, dans lesquels les touristes se bousculent en été, affichaient la date de réouverture sur des devantures sombres. Les voitures étaient rares. J’avais passé le pont de la Savonnerie, j’arrivais à la criée, quand une antique Mercedes grise, pleine de bagages, s’arrêta à ma hauteur. Sans doute un Marocain perdu qui cherchait la gare maritime.
La vitre du conducteur se baissa. Je m’apprêtais à dire que je n’étais pas du pays et que je ne connaissais pas la direction de l’appontement des ferries pour Tanger (ce qui était à moitié faux), quand une tête émergea de la relique ambulante, une tête de gredin sympathique avec un mégot rougeoyant au coin des lèvres.
─ Montez, il faudrait qu’on cause.
J’ai eu envie de lui répliquer « je ne suis pas celle que vous croyez », mais je me suis rappelé que tout le monde en ville savais apparemment qui j’étais.
─ Franchement je ne vois pas pourquoi je monterai dans une poubelle allemande à côté d’un argousin qui sort de nulle part. Et puis, franchement, je viens de passer la moitié de la journée à m’enfumer dans un rade à zombi, j’ai besoin de respirer de l’air frais et de marcher un peu. Alors, qui que vous soyez, foutez moi la paix.
─ Jenny m’a prévenu que vous êtes un peu con-con sur les bords, je ne vous tiendrez donc pas rigueur de ces propos désobligeants pour le bar de mon ami Bob qui sert les meilleures escalopes milanaises entre Marseille et Perpignan ni pour ma voiture qui est un authentique véhicule de collection que je ne vais pas tarder à restaurer.
─ Vous êtes qui alors?
─ Un confrère. Enfin presque un confrère. C’est moi qui édite le canard satirique local, « L’œil à la serrure », 2 euros quand on ne le vole pas. Je m’appelle Nestor Graissac, j’ai donc été surnommé Burma par tous les petits malins de la ville et Jenny travaille occasionnellement pour moi. Elle m’a dit que vous aviez fait connaissance ce matin au Marin et qu’elle vous avez présenté la Baudroie.
─ C’est Zianelli que vous appelez la Baudroie?
─ Yes, il en a la gueule, vous ne trouvez pas? Dans le temps les poissonniers leur coupait la tête avant de les exposer sur les étals car ils craignaient qu’en les voyant, si effrayantes, les femmes enceintes accouchent prématurément.
─ Le syndicat des baudroies va vous faire un procès en diffamation. D’ailleurs il a plutôt une tronche de gitan le Zianelli que ne m’a pas vraiment présenté Mme Barnstable. Il s’est approché de notre table et lui a fait une remarque sur son éventuelle reprise de son travail de photographe. Elle n’a pas répondu, elle est partie en me laissant son numéro de téléphone. Où est-ce que je l’ai fourré d’ailleurs?
Je portais instinctivement la main à la pochette de poitrine de ma chemise, là où je glisse mes billets de banque et mes petites notes. Je sentis le morceau de carton à travers le tissu. J’en fus soulagé, j’avais envie de poursuivre la conversation interrompue par Antoine Baudroie. Burma m’avais regardé faire d’un air goguenard.
─ Pour un type qui a une mémoire d’éléphant, ne plus savoir où il a mis le téléphone de sa copine, ça la fout mal. Bon je vais pas passer la soirée à vous chambrer. Si vous voulez marcher, on va marcher bien que ce ne soit pas très discret, les Sétois ne marchent pas, ils se déplacent en bagnole, il n’y a que les « zestrangères » qui vont à pieds les « pôvres ».
Il avait forcé son accent par dérision sans doute. Il sortit de la voiture dont la porte émis un grincement inquiétant quand il voulut la refermer. Le fonds de la caisse était salement rouillé. Même comme pièce de musée, elle allait avoir du mal à passer le contrôle technique. Comme s’il avait lu dans mes pensées, Burma apporta une précision qui s’imposait:
─ A 7, le contrôle technique, c’est pas un problème, surtout pour les pièces de collection.
─ La ville a gardé le statut de port franc depuis sa création par Louis XIV ou quoi?
─ C’est tout comme, répondit-il en riant de bon cœur.
Je sentis qu’il me tirait par la manche.
─ Il vaudrait mieux que nous changions de trottoir si nous ne voulons pas faire de mauvaises rencontres.
Je regardai en direction de la Criée vers laquelle je me dirigeai avant qu’il ne m’interpelle. Rien ne retint mon attention qui vaille la peine de changer de trottoir, il y avait juste cinq ou six grosses mouettes qui s’étaient attaqué aux sacs poubelles débordant des conteneurs à ordures placés devant la grille commandant l’accès au marché au poisson qui semblait en pleine activité. Burma désigna les mouettes.
─ Il ne faut pas déranger les gabians quand ils font les poubelles, ils sont dangereux.
─ Vous avez peur des mouettes dans ce pays où vous ne craignez ni le cancer du fumeur ni l’explosion de voiture en ruine?
─ Ce ne sont pas des mouettes, ce sont des gabians. Des goélands si vous préférez. Bien sûr vous avez lu le bouquin de Richard Bach, « Jonathan Livingstone, le goéland », et bien sûr vous êtes resté sur cette idée métaphorique et enfantine de liberté et d’absolu au travers du désir de voler. Je ne sais pas pourquoi Bach a choisi ce satané volatile, mais il aurait pu être mieux inspiré. Les goélands sont des charognards de la pire espèce, qui sont organisés en véritables gangs. Ils mettent en coupe réglée tout ce qu’il trouve sur leur territoire. Bref, changeons de trottoir pour laisser ces saloperies se remplir le gésier de nos saloperies.
Burma avait l’air foutrement sérieux. Je le suivis de l’autre côté de la rue en posant un œil maintenant inquiet sur le manège des bestioles autour des sacs éventrés. J’avais lu sans comprendre une histoire de cours de récréation évacuée pour permettre l’intervention des pompiers après la chute du nid d’un petit. Je comprenais mieux pourquoi je n’avais jamais réellement éprouvé de sympathie pour ce Jonathan Livingstone. Et je comprenais aussi pourquoi la Baudroie s’était bien gardé de me donner la raison du surnom de son bon tonton. En bon enlumineur, il n’avait surtout pas voulu peindre une image négative du bonhomme qui devait pourtant être assez noir.
Pendant que je passais ainsi en revue mes souvenirs littéraires, nous avons longé les garages qui font fassent à l’enceinte de la criée puis au quai où sont amarré des chalutiers manifestement en fin de vie. Puis nous avons monté la courte rampe qui rejoint le môle en surplombant une carène et le hangar d’un club de joutes.
─ Ici aussi il faut faire attention le soir, dit Burma quand nous avons commencé à avancer vers le phare dont la tête rouge clignotait.
─ Quelle sorte d’oiseaux?
─ Des oiseaux qui n’ont pas de plumes dans le cul si vous voyez ce que je veux dire.
─ Non, je ne suis pas doué pour les devinettes que je présent salaces.
─ Gagné, c’est ici que les messieurs qui préfèrent les messieurs trouvent ce qu’ils cherchent. Le matin, c’est couvert de capotes.
─ C’est toujours bon à savoir. Je présume toutefois que vous ne m’avez pas suivi jusqu’ici pour me proposer une passe. Venons en donc aux faits.
Burma dépassa l’entrée de la base nautique qui avait été le camp d’entraînement de l’équipe suisse avant sa conquête de l’America Cup et qui était désormais à l’abandon. Il fit encore une cinquantaine de mètres pour aller s’assoir, face au cimetière marin invisible dans le brouillard, sur le banc de pierre qui ceint la base du phare. Il regardait en direction du mont Saint-Clair sur lequel la lueur d’un sémaphore parvenait à percer la brume qui était redevenue épaisse et poisseuse.
─ C’est pas beau?
Sans attendre ma réponse il commença à parler. Ce qu’il me disait me parvenait assourdit par la ouate dans laquelle nous étions immergée. Je n’étais pas sûr de vouloir bien entendre. Je savais que pourtant j’imprimais chacun de ses mots dans ma mémoire. Je n’aurai rien oublié quand je serai sorti de la dépression passagère qui m’accablait.
Qu’est-ce que je pouvais bien foutre au bout de la jetée du port de 7 par un soir de janvier, plongé dans un brouillard visqueux? Combien y a-t-il d’endroits dans le monde où je pourrai être en ce moment entrain de me faire plaisir? Je suis venu ici pour réaliser l’interview du maître de la peinture contemporaine, interview qui doit me permettre de boucler le livre définitif que j’ai promis à mon éditeur pour dans moins de deux mois. Et ce tocard de barbouilleur me fait un gros rhume. Je suis désolé, vraiment désolé, mais je ne suis pas en état de faire cet entretien, laissez moi quelques jours, il faut que je reprenne des forces… Va te faire mettre, dans quelques jours on te mettra en terre et mon livre sera fichu de chez fichu.
Une sainte rogne était sur le point de me submerger quand une douleur fulgurante dans l’aine me ramena au réel. Saleté de calcul, il n’est donc pas passé en douce. Il va falloir que je reprenne des antalgiques pour tenir debout. Burma avait vu le rictus qui avait tordu mon visage.
─ Ca ne va pas?
─ Non! Il faut que je trouve de la morphine. J’ai un calcul qui sarabande dans les reins.
─ De la morphine, rien que ça.
─ C’est la seule merde vraiment efficace contre cette douleur.
─ Vous voulez une ordonnance ou vous payez cash?
─ Je m’en fiche, j’ai trop mal pour attendre.
─ Je crois savoir comment vous aider. Il va tout de même falloir prendre la voiture. Attendez moi là je cours la chercher.
─ Promettez moi au moins de ne pas fumer pendant le trajet…
─ Faut choisir, ou vous montez dans la voiture dans laquelle je fume et vous avez votre dose, ou vous restez là à attendre en hurlant que le caillou passe. Qu’est ce qu’on fait?
─ Allez chercher votre cercueil à roulettes.
Je suis resté assis sur le banc de ciment qui entoure le pied du phare en serrant les dents pour ne pas crier « Maman! ». Le temps que Burma a mis pour revenir garer son carrosse au bout de la jetée m’a semblé long comme une éternité. Il ne s’était pas écoulé plus de dix minutes avant qu’il ne fasse un appel de phare pour signaler qu’il était là. La Mercedes était borgne de la lanterne gauche. Plié en deux par la douleur, je me suis trainé jusqu’à l’épave. Je me suis laissé tomber sur le siège passager avant dépourvu de ceinture de sécurité.
─ Dans l’état où vous êtes, ça ne ferra pas grande différence si on a un carton, se moqua Burma qui avait encore une fois réagit comme s’il lisait dans mes pensées.
─ C’est quoi tout le bordel que vous transportez.
─ Du bordel, juste du bordel, il en faut plus qu’on ne croit pour que le monde tourne rond.
Le philosophe du bout du quai enclencha la première et la Mercedes eu une sorte de hoquet quand il accéléra en lâchant l’embrayage.
─ Faut y aller en douceur avec ce genre de beauté, dit finement Burma. Attention au décollage, ça va secouer!
Tout ce dont j’avais besoin mais il n’y pouvait rien. La jetée est pavée avec de gros blocs de pierre sur lesquels rebondissent les véhiculent qui s’aventurent là dessus. Bizarrement les chaos n’aggravèrent pas la douleur. Au contraire. Rudement secoué, le calcul était peut-être sur le point de se décoller de la paroi rénale… J’avais fermé les yeux et basculé la tête en arrière sur le dossier. Il fallait que je reprenne le dessus, que je dise quelque chose. Je n’ai trouvé qu’un dérisoire:
─ Où va-t-on?
J’entendis Burma répondre « chez des amis, c’est plus très loin ». Effectivement il serra le frein à main quelques virages à angle droit plus loin en prenant le soin d’enclencher la marche arrière.
─ Sur les quais, on ne sait jamais. Ils ont été construits en pente, c’était pour faire rouler plus facilement les barriques de pinard sur les bateaux. Maintenant, ce sont les bagnoles qui roulent dans le canal si le frein est mal serré.
─ Si votre bagnole tombe dans le canal ce serait pas un accident, ce serait une sorte de tri sélectif.
─ Arrêtez de dire du mal de ma caisse, sinon je vous laisse en plan, vous et votre morphine.
─ Je m’excuse, je ne sais plus ce que je dis quand j’ai mal. Et là, merde, je souffre le martyr.
─ Ca va aller, ça va aller…
Burma m’aida à sortir de la voiture. Il me soutint ensuite pendant une trentaine de mètres, jusqu’à ce qu’il pousse la porte d’un café au dessus de laquellz brillait une lanterne rouge.
─ Burma, dis-je dans un gémissement, je vous ai demandé de la morphine, pas une pute.
─ Y-a que dans les clandés qu’on trouve ce que vous cherchez. C’est le plus pénard de la ville. Vous aurez ce qu’il faut.
Je n’avais pas franchi le seuil du bouge depuis une minute que la douleur qui me coupait en deux s’évanouit. J’aurai aimé dire comme par enchantement. Je savais que ce n’était que partie remise. Qu’il me fallait absolument trouver des doses magiques.
Je continuai donc de grimacer et de gémir comme si la douleur ne cessait de me lanciner pendant que Burma expliquait la situation au drag queen qui trônait derrière le bar. Ça prit du temps. J’eu ainsi le loisir de me faire une idée de l’endroit où j’étais tombé. Pas reluisant.
Quelques personnages de sexe improbable attendaient, au fond de la salle plongée dans une pénombre rougeâtre, des clients qui ne viendraient sans doute plus. Il y a belle lurette que les bourgeois ne vont plus au bordel, ma bonne dame, le monde a changé, la « haute » partouze, picouze, sniffouze.
Le bourgeois ne va plus se faire honteusement sucer le poireau sur le bord d’une nationale, ce sont les copines de sa femme qui se chargent de la décharge entre deux rails de blanche. Les clandés n’ont donc plus que des clients au minimum vital, des fauchés, des cmu-istes. Des types qui ne peuvent que tirer leur crampe qu’à crédit. Le lumpen, un sous-prolétariat de misère où grouillent les cafards, la vermine multi-pattes, les bestioles velues gluantes et piquantes.
Je hais le lumpen, je ne veux pas me mélanger au lumpen. Sortez moi de là! Le cri ne passa pas mes lèvres. J’avais dû faire un formidable effort pour le retenir. J’étais littéralement allergique à la sorte d’endroit où m’avait trainé Burma pour me rendre service.
La misère me fait horreur et encore plus la misère sexuelle. Or ici, là, il n’est question que de ça. A part les travelos qui font tapisserie au fond, il y a une vieille gagneuse dont les seins énormes s’échappent d’une résille fatiguée et un éphèbe en pull de marin style Gaultier qui s’est tartiné de rouge les lèvres, sans doute pour dissimuler un herpès.
Les autres sont des clients qui ont de fortes chances de se retrouver dans le centre de rétentions des étrangers en situation irrégulière qui est, si ma mémoire est bonne, dans l’ancien Arsenal de la ville. Des paumés qui ont embarqué sur des bateaux poubelles à l’autre bout du monde et qui vont claquer en cinq minutes les quatre sous que leur a généreusement donné l’armateur en échange de long mois de travail harassant.
─ Alors, il souffre le petit chéri? Il a besoin de réconfort?
Le drag queen avait quitté le bar et s’était approché de moi sans que je m’en rendis compte. Il-elle était maintenant devant moi, perché sur des chaussures à talon compensé effroyablement hautes qui le-la contraignait à se pencher dangereusement pour mettre son visage à hauteur du mien.
J’eus ainsi une vue plongeante sur sa poitrine parfaitement galbée grâce à des injections de silicone qui avait dû couter une petite fortune. Quand mes yeux se détachèrent de cet exploit de la chirurgie esthétique, je découvris un visage enduit de fond de teint sur lequel étaient soigneusement dessinés au pinceau une bouche carmin et des cils jais. La dame devait être un assez beau mec à en juger par la musculature de ses épaules et de son cou et l’allure générale de sa silhouette.
─ Vous êtes allé jusqu’au bout? lui ai-je demandé sans réfléchir.
─ Tu veux savoir si j’ai encore une queue qui pendouille entre les jambes? Il faudra que tu viennes voir petit coquin.
─ J’ai d’autres problèmes en ce moment.
─ Oh! Mais c’est bien sûr. Alors tu te fais une petite crise de colique néphrétique et tu n’as pas le temps d’aller un toubib quémander ton shoot, c’est bien ça? T’es une sorte de tordu quoi.
─ Da!
─ C’est cinq cents euros la tablette de dix cachets, un prix d’amis parce que t’es recommandé par Burma et qu’il semble y avoir urgence. Mais attention, tu payes cash en petites coupures et tu ne viens plus mettre les pieds ici. J’aime pas trop les journaleux, mon joli.
J’ai lancé un regard de détresse à Burma. Je n’avais pas dix tunes sur moi, ni sur mon compte en banque d’ailleurs. Le conducteur de Mercedes en ruine se pencha vers le drag queen pour lui dire quelques mots dans l’oreille.
─ Okay, okay, je te fais crédit, mon joli, mais c’est bien la dernière fois, le crédit c’est pas le genre de la maison…
J’ai répondu par un « je dis merci à qui? » murmuré les dents serrées.
─ Mon dieu, mais c’est vrai, les présentations n’ont pas été faite. Et bien, moi, mon chou, c’est Momo.
─ Combien y-a-t-il de Momo dans cette ville?
─ Ah! Tu connais le patron du Marin. Et bien on est au moins deux. Lui c’est Momo-Mohamed, moi c’est Momo-Maurice. On a été à l’école ensemble.
En récitant le « Who’s Who » local, Momo m’avait glissé la tablette de cachets dans une main qu’il s’était mis à pétrir langoureusement. Je dus lui demander de me lâcher pour vérifier que je ne venais pas d’acheter au prix du caviar des fakes pilules made in China.
─ Un peu de discrétion, mon chou. C’est pas parce que tout le monde sait ce qu’on trouve chez moi qu’il faut exhiber ses courses. Tu prends quoi pour avaler ton médicament? C’est moi qui régale, dit-il en frétillant du croupion et en battant des paupières façon Betty Boop.
Il me tendit la demi-bouteille de Perrier que j’ai demandé avec le verre créé pour la marque par le designer Martin Zékeli, un bel objet qu’on trouve dans les boutiques déco des musées. On peut y verser une demie bouteille d’un trait sans craindre de s’asperger les pieds. Ce que je fis. Puis j’ai vidé le verre cul sec pour faire descendre deux cachets d’un coup.
─ T’as mis la dose, coco. Tu devrais te poser dans un coin avant de reprendre ta route.
Momo avait raison. Dans quelques minutes, j’aurai la sensation d’être un lama tibétain en lévitation à cinquante centimètres au dessus du sol; les choses et les gens alentour se mettront à gondoler et leurs paroles seront comme emprisonnées dans des phylactères aqueuses en suspension dans l’air. Je me suis laissé tomber dans un fauteuil qui bordait un petit carré de parquet flottant sensé être une piste de danse. J’ai fermé les yeux. J’ai entendu vaguement Burma prendre congé du drag queen.
─ Salut, Momo, je te le laisse, prends en soin, il peut encore servir.
Et je suis parti pour le pays des merveilles, refaire les chemins que m’avaient indiqués Antoine Zianelli et Burma. Ce fut onirique et tortueux. J’avais l’impression que je ne sortirai jamais de ce labyrinthe où de loin en loin je croisai thons, gabians, matelots calabrais et rédacteur en chef, tous plus ou moins cruels, voués aux flammes de l’enfer en tout cas. J’étais en train de m’entretenir de cela justement avec Hadès qui avait amarré sa barque au bord du Styx quand je sentis qu’on me secouait.
─ Allez, assez roupillé, grosse fainiasse. J’ai des clients qui arrivent. Je ne veux pas qu’ils te voient dans cet état.
C’était la reine Momo, une peu moins gondolée que dans mon dernier souvenir, mais toujours un peu. J’étais toujours au pays magique de la fée mais les phylactères avaient disparu. C’était bon signe. J’allais pouvoir tenir debout et passer le coup de téléphone nécessaire à certaines vérifications.
─ Merci ma grande pour ton accueil, le verre de Perrier était excellent, je m’en jetterai bien un autre pour la route.
─ Dégage salopiaud et n’oublie pas de revenir me payer ce que tu me dois.
─ Promis ma belle, promis, lui ai-je répondu en ouvrant la porte du rade le plus sordide dans lequel j’ai mis les pieds depuis mon adolescence boutonneuse.
─ Tu pars et t’as même pas laissé ta carte, mon chéri, fit Momo en faisant mine de m’envoyer un baiser.
J’ai refermé la lourde sans répondre. Dehors, le marin empêchait de voir de l’autre côté de la rue. Je savais que j’étais dans une petite rue entre le quai du commandant Samary et la rue Honoré-Euzet, mais il me fallu un peu de temps pour savoir quelle direction prendre pour rejoindre ma chambre d’hôtel. Je décidais d’aller à droite et, en vérifiant bien de ne pas déranger un repas de gabians; j’arrivais rapidement au pont tournant qui donne sur l’avenue du Maréchal-Juin.
L’hôtel était à une centaine de mètres, gardé par les hautes cuves à pinard en aluminium dont le sommet était invisible. Il était un peu moins de 23 heures quand je pénétrai dans ma chambre. J’avais encore laissé passer l’heure du dîner à cause de cette foutue crise. Je savais que le gardien qui avait fait du tam-tam sur mon arrivée était en train de renifler une ligne de blanche, la tête sous le comptoir. Je décrochais le combiné du récepteur téléphonique visé dans la cloison au dessus de la tête de lit et composait le numéro de la réception.
─ Allo! Le journaliste du « Globe » à l’appareil. Pourriez-vous, mon bon ami, répondre à deux questions. Premièrement est-ce que les femmes de ménages ont déclenché un mouvement de grève surprise dans ce merveilleux établissement?… Non, vous êtes sûr? Alors pourquoi est-ce que la chambre n’a pas été faite? Vous ne vous imaginez tout de même pas que je vais me servir deux fois de suite de la même serviette de bain minable que votre groupe daigne mettre à la disposition de ses malheureux clients et que je vais dormir dans un lit défait. Il me semble que le service de chambre est compris dans le prix exorbitant que vous faites payer pour cette cellule de prison. Bon démerdez vous comme vous voulez, mais quand je vais revenir je veux que la chambre soit nickel. Ce qui m’amène à la deuxième question. Comme l’heure du couvre feu est passé, je risque encore de me taper des bretzels pour tout repas sauf s’il y a dans cette bonne ville un cercle de jeu. Vous savez ce que c’est un cercle, mon petit? Le genre d’endroit que dirige votre père, n’est-ce pas? Et oui, on m’a un peu parlé de vous? Je voulais savoir qui était le gugusse qui s’était cru autorisé à clamer dans toute la ville que j’avais débarqué dans ce bouge. Donc je sais que papa tiens le cercle où les bourges locaux flambent entre gentlemen. Alors vous allez me donner l’adresse et me faire un petit mot d’introduction à l’attention de votre paternel. Je descends dans un quart d’heure.
C’était le temps qu’il me fallait pour passer une communication protégée. J’ouvris la doublure de mon sac à dos Samsonite dans lequel je trimbale mon attirail ordinaire de journaliste en reportage pour en extraire le power pc ultra plat, ultra léger et ultra puissant d’Apple. Grâce à Skype, le service gratuit de voix sur IP , couplé avec Fire Shield, le logiciel de protection de la transmission des données, deux outils magiques aussi efficaces que la cape d’invisibilité de Harry Poter pour naviguer incognito, j’allais pouvoir établir une liaison inviolable et il valait mieux qu’elle le soit: j’allais demander si un membre du GrouP était disponible pour aller farfouiller dans les fichiers de la police et de la justice locale.
J’avais besoin de quelques précisions sur une affaire de tourteaux de colza contaminé aux hydrocarbures dont m’avaient parlé la Baudroie et Burma en des termes trop différents.
En cinq minutes, c’était réglé. J’aurai mes infos à temps pour rédiger l’article qu’attendais le sadique promu rédacteur en chef. Tiens, c’est bizarre, il n’avait pas donné signe de vie de la journée alors que, habituellement, il accable les reporters de sms et de coups de téléphone comminatoires. Qu’est-ce que ça cache? Doit encore y avoir du coup fourré dans l’air. Je l’appellerai bien moi, mais ce n’est jamais prudent de réveiller la bête quand elle somnole. Je tirerai ça au clair plus tard. Il faut que je fasse un brin de toilette et que je change de chemise avant d’aller dans ce satané cercle, je dois dégager une odeur de putois après mon séjour dans le bouge de la mère Momo.
Avant de décoller, je me dis qu’il ne serait pas inutile non plus de sonner madame Barnstable. Elle décrocha à la troisième sonnerie, mais ne dit pas un mot. J’entendais seulement son souffle un peu oppressé.
─ Jenny? Vous m’avez donné votre numéro ce matin après que nous ayions fait connaissance au Marin. Je sais que ce n’est pas une heure pour appeler et je m’en excuse. Il faut pourtant que je vous pose une question. Antoine Zianelli quand il s’est approché de nous, vous a demandé si vous aviez recommencé à travailler et si vous étiez allée prendre des photos dans le port. Burma m’a dit que vous travaillez occasionnellement pour lui et qu’il vous a mis sur un gros coup dans le port. Voilà la question: qu’est-ce que vous avez shooté?
─ Rien qui puisse vous intéresser, répondit-elle. Et elle raccrocha sans me laisser le temps d’embrayer.
Je te crois ma cocotte. Allez, il faut que file gagner ma croute. Le veilleur de nuit me tendit une enveloppe en faisant une sorte de courbette à la Von Stroheim, le dos raide, mais sans claquer des talons.
─ J’ai écrit l’adresse sur l’enveloppe. Vous descendez la rue Honoré-Euzet, vous traverser le pont, à droite, c’est un peu plus haut sur le quai, une grande porte cochère.
Je fis le chemin sans croiser âme qui vive. Qui aurait envie de se balader dans une ville noyée par le brouillard une nuit d’hiver? Au moins les joueurs. Eux rien ne les arrête pour satisfaire leur passion. Il faut qu’ils tripotent des cartes, qu’ils comptent les jetons, qu’ils tentent de bluffer leurs adversaires. La porte du cercle, au fond d’une cour pavée, s’ouvrit au moment où j’allais appuyer sur la sonnette.
─ Nous n’attendions plus que vous, dit un homme de cinquante ans qui m’a semblé être un modèle réduit d’Alain Delon. Pas plus de 1,60 m mais une vraie gueule de cinéma. Il avait noué une cravate aux desseins cachemire sur une chemise blanche à col anglais; la pochette qui sortait de la pochette du blazer était assortie. Le pli du pantalon de flanelle grise cassait impeccablement sur des mocassins noirs. Il s’effaça pour me laisser entrer, et se présenta en me tendant la main.
─ Maurice Alrance, président de ce modeste Cercle. Nous avons ce soir une partie de poker fermé qui va commencer. Si vous voulez vous asseoir à la table vous jouerez avec M° Campouriez, notaire, le docteur Goutrens, propriétaire de la clinique chirurgicale, un courtier en assurance, M. Lanuéjouls, et un patron pécheur, M. Couiza. De parfaits gentlemen comme vous pourrez le constater. Approchez vous de la table, je vais vous présenter.
Ce qu’il fit comme si j’étais une vieille relation revenue au pays après un très long voyage. Il précisa toutefois:
─ Notre ami est journaliste, comme vous le savez chers amis, tenez donc votre langue. Ne rien dire est le meilleur moyen pour que vos propos ne soient ni rapportés ni déformés.
Ils hochèrent la tête en grommelant indistinctement sans que je puisse voir leurs regards dissimulés par des lunettes noires, comme dans les pires films de série B. Puis s’adressant de nouveau à moi, Alrance demanda:
─ Vous connaissez les règles du poker fermé, bien sûr, la suite bat le brelan, la couleur bat la suite, le full bat la couleur, le carré bat le full, le flush bat le carré, le flush royal bat le flush. Première cave à 5 000 euros, trois caves maximum. Souhaitez-vous quelque chose de particulier?
─ Vous me combleriez en me faisant servir un sandwich rôti de bœuf rouge avec de la moutarde et des cornichons, ni mayonnaise ni salade, et une demi-bouteille de Perrier bleu.
─ Vous aurez cela dans une minute.
La première main n’était pas finie qu’un majordome déposait sur le tapis de feutre vert un plateau sur lequel était posé une assiette contenant ma commande exacte, une épaisse tranche viande froide et rouge, soigneusement tartinée de moutarde de Dijon, entre deux tranches de pain sans croute, les cornichons ayant disposé à part. J’en salivais…
La nuit commençait bien. Elle se termina vers quatre heures du matin. J’avais ratissé les trois caves de mes adversaires qui m’avaient signé sans sourciller de gros chèques pour honorer leur dette. J’ai demandé à Maurice Alrance de m’en changer un. Je laissai mille euros pour le service et glissait quelques billets de cent dans la pochette de ma chemise.
─ Demain soir, il doit y avoir une table qui sera tout aussi passionnante. Je serai très honoré si vous pouviez vous joindre à nous à nouveau, les joueurs de votre talent honorent notre cercle.
Je le voyais venir Maurice, demain il y allait avoir un ou deux pros autour de la table, et la volaille à plumer ce sera moi, et pas le gros notaire ou le chirurgien au visage couvert de tics. Les bourgeois n’aiment pas voir partir en fumée leur pognon. Il faudra jouer un peu plus serré. Je ferrai un peu le yoyo…
De toutes les façons, demain sera un autre jour. Je remerciai Alrance de son invitation.
─ Ce sera un plaisir de retrouver ces messieurs, de vrais gentlemen comme vous l’aviez dit.
Je pris congé après avoir demandé au patron du cercle de garder mes gains dans son coffre. Nous nous sourîmes, chacun voyant malice dans les yeux de l’autre : il savait que je savais qu’on ne quitte jamais un cercle avec de gros gains en poche car on risque de se faire matraquer au premier coin de rue. Je n’avais pas temps à perdre dans une bagarre de rue. Il me fallait regagner rapidement ma chambre pour rédiger un texte faisant le point de mes investigations de la journée et calmer ainsi l’appétit de mon très cher rédacteur en chef. Voire le surprendre.
Il me fallut moins d’une heure pour rédiger trois feuillets qui me firent sourire à la relecture : « 7 est dans le brouillard, un vrai brouillard qui s’appelle ici le marin, et un brouillard métaphorique qui entoure une affaire… ». Il y en avait 4 500 signes sur le ton moqueur qui allait faire grincer les dents de mon tortionnaire auquel je laissai en outre la responsabilité de faire un titre, exercice dans lequel il ne brillait guère.
A tout hasard, je fis de nouveau appel à la fée en avalant un simple cachet de Momo et je m’envolai avec un large sourire aux lèvres. Il était près de six heures, les accès du « Globe » rue Claude-Bernard, étaient déverrouillés par les gardiens de nuit, les premiers soutiers entraient dans la calle du navire.

Ce contenu a été publié dans polar, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *