L’Œil

Au delà de la voie de chemin de fer, le triangle de terrains situés à fleur des eaux de l’étang de Thau, entre le village de pêcheurs de la Pointe-Courte, l’embouchure du canal de Sète au Rhône et la route de Balaruc, était naguère une garrigue propice aux ébats ancillaires, un petit coin de paradis sauvage envahi par les genets avec une vue qui s’étendait du mont St-Clair au mont Loup.
Les Sétois y venaient pour manger des coquillages cueillis dans l’eau où ils avaient mis une bouteille de pic-poul de Pinet à rafraîchir.
Des promoteurs avaient imaginé de couvrir tout cela de pavillons de style néo-provençaux, bien serrés les uns contre les autres, pour y installer des résidents secondaires. Les édiles locaux, qui préféraient les ouvriers votant sur place aux touristes électeurs ailleurs, les désespérèrent en décrétant que la zone devait être dédiée à la relance des activités du port qui avait entamé un déclin inexorable en même temps que celui du négoce pinardier.
Une usine d’engrais poussa ainsi tout au bord du village de pêcheurs comme si ce genre de chimie lourde ne présentait aucun risque pour les personnes et l’environnement. Puis des ateliers, des hangars, des bureaux, des carènes, des conserveries, des concessions automobiles s’y implantèrent. Ce qui ailleurs se serait appelée « zone artisanale » sinon « zone industrielle » avait ici été pompeusement dénommé « zone aqua-technique ».
Le temps avait passé. L’activité du port avait continué de s’étioler. La raison d’être d’une « zone aqua-technique » était de moins en moins évidente. Les ateliers et les hangars avaient insensiblement changé de destination. Ils abritaient désormais des lofts, parfois luxueusement aménagés, dont les occupants plus ou moins précaires multipliaient néanmoins les pétitions pour obtenir la fermeture de l’usine d’engrais parce qu’elle dégageait une odeur insupportable quand le labech rabattait sur la zone les fumées émanant des fours à nitrates.
Nestor Graissac squattait depuis quelque temps sur la zone un vaste hangar dont le locataire officiel avait subitement disparu dans la nature après avoir vidé les lieux de toutes marchandises et machines, laissant seulement cinq salariés sur les marches de l’ANPE et des factures impayées d’un montant de 254 678,43 euros.
Quand Burma avait constaté que la broussaille envahissait le terrain autour du local abandonné, il avait décidé de quitter la masure que sa grand-mère lui avait léguée dans le quartier haut, pour devenir « lofteur ».
Il avait emprunté un coupe-boulon et troqué une vieille caravane oubliée par son propriétaire belge sur une aire d’hivernage contre des gravures anciennes. Son antique Mercedes était parvenue à tracter la caravane jusqu’à la zone aqua-technique bien que le passage sur la route défoncée des Eaux-Blanches ait failli être fatal à l’attelage qui avait grincé sinistrement pendant le parcours.
Avec le coupe-boulon, Burma avait brisé la chaîne qui avait été placée sur la grille et il avait garé la caravane à l’intérieur du hangar dont le cadenas n’avait pas opposé plus de résistance. Il avait ensuite récupéré deux barges flottantes réformées par la marine nationale et les avaient glissées sous la caravane.
Quand il les eut gonflées, il fut entièrement satisfait du résultat. La zone était inondable, Burma ne voulait pas se réveiller les pieds dans l’eau. L’idée d’une caravane flottante l’avait rassuré. Il avait aussi ramassé des palettes abandonnées sur les décharges des super marchés pour faire une sorte de plancher technique sur lequel il avait installé le précieux matériel qui lui servait à composer et à faire imprimer « L’Œil à la serrure ».
La feuille satirique étrillait avec délectation les élus locaux. Certains s’émurent que son rédacteur-éditeur-distributeur se soit installé dans des locaux qui appartenait après tout à une société d’économie mixte dans laquelle la ville était majoritaire.
Le directeur de la SEM en question était passé le voir. Il souffrait de dépression chronique et était incapable de soutenir le moindre rapport de force. Pourquoi aurait-il demandé à Burma de déguerpir? Il avait connu son père, il parvenait à sourire en lisant « L’Œil à la serrure », il savait que le loyer qu’il récupérerait éventuellement ne comblerait pas les pertes de la SEM. De plus il n’aimait pas la couleur politique de la majorité du conseil municipal. Il avait donc vérifié que les bidouillages électriques de Burma ne risquaient pas de mettre le feu au quartier. Il avait trouvé ingénieux la bouée de sauvetage placée sous la caravane. Et il avait proposé un arrangement: Burma pourrait rester là jusqu’à ce que le hangar trouve un nouveau locataire (ce ne serait pas pour demain), à charge pour lui de maintenir le local en état et de payer l’électricité.
L’arrangement convenait à Burma. Plus de trois années s’étaient écoulées depuis qu’il avait été conclu. Le hangar était devenu une sorte de caverne d’Ali Baba où s’entassait le produit des nuits de chine. Burma ne récupérait pas seulement les potins de la ville. Il accumulait tout ce qui pouvait être récupéré pour être revendu sur les marchés aux puces des environs.
Cette matière première intéressait également un peintre local, émule d’Antoni Tàpies. Burma avait fait une place derrière la caravane pour qu’il y installe son atelier. Ils avaient aussi passé un arrangement. Le peintre était principalement graphiste, il avait fait la maquette de plusieurs magazines avant de péter gravement les plombs et d’échouer dans sa ville natale à l’état d’épave. Burma le laissait donc puiser dans ses stocks d’estrasses pour faire des collages en contrepartie de quoi, le peintre réalisait la mise en page de « L’Œil à la serrure ».
Il travaillait sur « le » numéro spécial depuis plus de quatre heures quand il se leva comme un ressort. La chaise bancale sur laquelle il était posé se renversa.
– Merde de merde, encore planté. ‘tain, Burma, comment veux-tu que je fasse ton canard sur cette bécane complètement naze. Démerde-toi pour trouver une machine qui pulse, sinon chiot. Je veux pas bosser dans ces conditions, je suis pas un Pakistanais.
Burma soupira. Il savait que le peintre avait raison. Son « précieux matos » avait une mémoire anémique et un processeur incapable de faire tourner plus d’une application à la fois. Même des missionnaires à Madagascar n’en auraient pas voulu pour une école de brousse. Il était juste bon pour la casse. Burma répugnait pourtant à s’en séparer.
C’était sur cet écran 12 pouces qu’il avait composé, avec une version piratée de Word 3, le premier numéro de « L’Œil ». Il était monté d’un cran dans la technicité en récupérant sur le net un numéro de licence pour une version oubliée de Quark Xpress. Obsolète, le logiciel était cependant trop gourmand pour la bécane. Il savait que le peintre ne s’en sortirait pas avec les moyens du bord. Or Burma savait aussi que ce n’était pas le moment de se planter; l’occasion de jouer dans la cour des grands ne se représenterait peut-être jamais. Comme on dit « l’histoire ne repasse pas les plats ». Il ne voulait pas laisser passer cette opportunité de prendre une formidable revanche. Il attrapa le portable qui traînait sur sa table.
– Fais pas chier le peintre, va fumer ta clope, souffle-t-il. Je vais t’arranger les bidons.
– T’auras pas un Power PC qui tombera du camion à ct’heure, caraque.
– Lâche moi, va fumer ta merde dehors.
Burma ne voyait qu’une personne capable de lui venir en aide à cette heure, Miss Jenny. Restait à savoir dans quel état elle s’était mise. Est-ce qu’elle entendrait la sonnerie de son portable? Est-ce qu’elle arriverait à décrocher? Comprendrait-elle ce dont il avait besoin?
Il en doutait mais ça ne coûtait rien d’essayer, elle lui avait paru en assez en forme lorsqu’ils s’étaient parlé et qu’elle lui avait demandé de rencontrer le journaliste du « Globe » échoué à 7. Burma appuya sur la touche préenregistrée de la veuve déplorable.
Elle répondit à la troisième sonnerie. Elle avait la voix aussi claire que des cordes vocales usées par le tabac et l’alcool permettaient. Elle était de mauvaise humeur.
– Tu veux quoi à cette heure, salaud, tu peux pas me lâcher les baskets un peu, non!
– Alléluia, Jenny, alléluia, tu n’es pas stone.
– Je t’emmerde.
– Ne raccroche pas, bordel. J’ai besoin d’un coup de main.
– T’as encore besoin de photos à la con?
– Pas de photos, on a ce qu’il faut, « L’Œil » va publier celles que tu m’as données, elles vont faire un tabac, c’est sûr; tu vas les vendre dans le monde entier. Mais le peintre est planté…
– Tu devrais arrêter de travailler avec des gens qui sont toujours dans les vapes !
– Tu parles d’or. Mais ce n’est pas le cas. La bécane est à bout de souffle, plus rien ne tourne. On ne sera pas prêt pour l’imprimerie, j’ai bloqué un créneau à 4 heures.
– Ça y est? Tu as toi aussi pété un câble, tu te prends pour Lazareff, tu la joues « Cinq colonne à la une » et tout et tout… C’est de la merde mes photos s’il n’y a pas la légende qui va avec. Tu as la légende? Tu sais ce qu’il se passait l’autre nuit sur le quai où était amarré ce bateau fantôme? T’as rien, ça vaut rien…
– Jenny, Jenny t’as fait quoi ces dernières heures? T’étais où? Sur Mars, plus loin? Reviens sur Terre, allume ton poste, écoute de quoi parle en boucle les chaînes d’info depuis le début de l’après-midi. Ton pote, le journaliste parisien, a mis dans le mille. Je ne sais pas comment, mais il a décroché le jack-pot, il a l’histoire, « Le Globe » l’a publié cette après-midi, et ils se sont débrouilles pour distribuer des journaux dès ce soir en ville.
– Arrête de déconner…
– Je déconne pas, on a de l’or dans les mains. Enfin, on aura de l’or dans les mains si on trouve une bécane pour faire le boulot. Tu peux…
– Yes! Tu loges où à l’instant?
– Tu sais bien, dans le hangar à caravane, zone aqua-technique.
– J’étais pas fraîche la dernière fois mais je crois que je retrouverai, j’ai ce qu’il te faut. Dis au peintre que j’arrive avec HAL.
– Al, c’est qui encore celui-là,
– T’es un sale con inculte, Burma, HAL, H-A-L, pas Al, A-l. HAL, c’est l’ordinateur neurasthénique de « 2001, Odyssée de l’espace ». HAL, c’est IBM si tu décales d’un cran les lettres.
Burma n’avait jamais rien compris à ce film. Il sortit du hangar pour aller s’asseoir à côté du peintre qui grillait une sèche de marocaine assis sur un tas de vieilles traverses de chemin de fer. Il tira une taffe. Les lumières de Balaruc dessinaient une tâche jaune faiblarde dans le brouillard qui les enveloppait.
– Putain de temps. Ce marin commence à me taper sur le système.
Le peintre était ailleurs. Il ne répondit pas. De toute façon Burma n’avait pas envie de parler du temps qu’il faisait. Il avait besoin de réfléchir. Il frissonna. Il avait l’impression que l’humidité ambiante lui entrait dans les os. Il se dit que ce n’était pas le moment d’attraper une bronchite. Il serra dans la main gauche le col de sa veste. Il aurait dû regagner l’intérieur du hangar. Il n’en fit rien. Il se sentait bien dans cette atmosphère moite et floue où les perceptions sensorielles étaient comme en hibernation. Étaient-ce les sensations qu’il avait connues jadis dans le ventre de sa mère? Il se plaisait à l’imaginer sans le croire. C’était tiède, ici c’était froid. Il frissonna à nouveau mais ne se décida pas à bouger. Il avait besoin de faire le point, de réfléchir.
Dans sa chienne de vie, Nestor Graissac avait connu des hauts et des bas. Surtout des bas en fait. Il ne s’en plaignait pas. Il avait adoré la vie qu’il avait menée jusqu’ici. Il ne lui manquait qu’une quinzaine de centimètres pour être parfaitement heureux. Il aurait pu regarder les filles de taille moyenne droit dans les yeux. Or ce qu’il voyait d’abord en regardant devant lui c’était la poitrine de ces femmes. Elles s’apercevaient que cette partie de leur anatomie l’intéressait particulièrement car il avait du mal à lever la tête pour engager la conversation.
Dans la plupart des cas, la propriétaire des seins appréciait cet hommage et cela facilitait les choses. Parfois c’était le contraire. Il n’avait pas décidé pour autant de mettre des chaussures à talons comme le font souvent les hommes de moins de 1,60 mètre. L’aurait-il voulu qu’il n’aurait pas pu se payer ce genre de cothurnes, il portait donc des espadrilles avachies en été et des baskets éculés en hiver, l’année ici n’ayant que deux saisons.
Il ne voulait pas paraître autre que ne l’avait fait sa mère, petit, sec et malin comme un singe mais poissard. Il avait aussi une prodigieuse faculté à faire échouer ce qu’il entreprenait. Sa grand-mère lui avait dit qu’il tenait cela de son père, qui avait disparu quelques jours avant sa naissance et dont le corps, à moitié mangé par des chiens, avait été retrouvé quelques années plus tard dans un port du golfe d’Aden. Sa mère ne lui avait jamais parlé de son père. Elle ne parlait presque jamais. Elle avait fini par mourir de chagrin, sans s’être jamais plainte, juste avant l’entrée du petit Nestor à la grande école.
Ces années d’école avaient été un calvaire pour Burma qui avait été la tête de turc des gamins « normaux », c’est-à-dire grandissant régulièrement entre un père et une mère. Burma avait échappé aux mauvais traitements qui étaient le lot des souffre douleurs avec une langue bien pendue et des jambes rapides. Il pouvait « pourrir » n’importe quel grand avant de détaler. Il était imbattable sur 1 500 m. Cette aptitude à la course longue ne s’était pas émoussée avec l’âge. Il avait aussi gardé la capacité de « flinguer » n’importe qui avec une répartie assassine.
Burma avait ainsi passé l’essentiel de son existence à fuir les conséquences de ces propos et les maris jaloux. Il savait que cela ne le menait nulle part comme de juste pour ceux qui sont partis de rien. Il avait envie et besoin que cela change, que la chance, au moins une fois, soit du côté du petit.
Les conditions semblaient enfin réunies pour cela. A sa création, « L’Œil à la serrure » avait pour ambition d’offrir une alternative crédible à l’édition locale de « Sud » qui avait commencé à désespérer ses plus fidèles lecteurs. Pour le lancer, Burma s’était associé avec un ancien condisciple, le seul qui ne se soit jamais moqué de lui, le seul aussi dont le père était parti sans laisser d’adresse. Ils étaient comme des frères, complices au delà de l’imaginable dans le désir de secouer la bourgeoisie locale qui avait regardé de haut ces petits bâtards.
L’aventure avait duré ce que durait les entreprises de Burma, jusqu’à ce qu’il couche avec la copine de son associé et jusqu’à ce que celui-ci l’apprenne, six mois tout au plus. L’associé avait été grand seigneur, il était parti chercher fortune à Montauban, laissant à Burma la copine et les factures impayées. Le problème de la copine avait été plus facile à résoudre que celui des factures. Elle était partie en claquant la porte et lui avait cavalé pour ne pas se faire attraper par les fournisseurs impayés.
Burma n’avait pas renoncé pour autant à faire paraître « L’Œil ». Le journal avait un ton et un style. Il ne manquait pas de marginaux en ville pour lui donner la main quand il avait collecté assez de matière pour remplir un numéro. Le peintre et Jenny Barnstable faisaient partie du lot. Si l’un et l’autre ne se défonçaient pas, ils devraient pouvoir profiter « un max » de la grève de »Sud » qui était un signe des Dieux.
Le petit Nestor avait été élevé par une grand-mère shootée au marxisme-léninisme. Elle lui avait rabâché que la religion était l’opium du peuple et elle croassait en croisant les curés qui, à l’époque, portaient encore la soutane. Burma se dit qu’elle n’aurait pas aimé qu’il invoque ainsi la divinité de la chance et du hasard puisque la grève était la démonstration scientifique que capitalisme et son infâme rejeton, l’impérialisme, allaient imploser pour donner naissance à la grande société communiste.
Burma sourit en claquant des dents. Il avait vraiment froid maintenant et il rentra. Jenny ne devrait plus tarder. Elle fit effectivement coulisser la porte du hangar quelques minutes après qu’il soit revenu à l’intérieur.
La photographe avait fait le trajet en scooter. Elle aussi semblait complètement frigorifiée. Elle enleva son casque et elle alla se planter devant un radiateur électrique en se frottant vigoureusement les mains pour arrêter de grelotter. Burma se dit que pour une fois elle ne tremblait pas à cause de la picole. Le peintre qui s’était assoupi sur un tas de coussins se leva pour prendre les deux sacs que Jenny Barnstable portait en bandoulière. Il laissa échapper un sifflement admiratif quand il eut sorti les machines.
– Pas tombées du camion, tes bêtes. Je croyais que tu touchais pas ta canette avec les bécanes, Yankee ?
– Je touche pas, Antoine touchait. Il les avait achetées avant de partir. C’est pas la toute dernière génération, mais juste avant ; ça devrait aller pour ce qu’il y a à faire.
– J’te crois la môme. Ces modèles étaient pas encore sortis quand j’ai levé les pouces. Ce sont des bombes.Hé! les Burnes, on va le faire ton canard, et on va tout faire péter.
Le peintre souleva le capot des MacBook Pro avec écrans de 17 pouces, des processeurs de 2,5 giga Hertz et une mémoire de 4 giga. Il était émerveillé comme un enfant qui ouvrirait le cadeau demandé au Père Noel sans y croire.
– J’y crois pas que tu es eu ça chez toi dans un placard! ‘tain, que les gens peuvent être cons.
– Hey ! Tu me cause poliment ou je remballe.
– Déconne pas, merde, c’était pour dire… Je bave. Tu sais combien ça coûte des bécanes pareilles ?
– Je me fous du prix si ça peux t’intéresser. Elles ont été payées, j’ai les factures dans les papiers d’Antoine. C’est de ça dont tu as besoin, je crois, non ? Alors au boulot, sale junky.
Le peintre ne se le fit pas dire deux fois. Il lui fallut quelques minutes pour transférer les fichiers de l’antique pc sur les portables ultra sophistiqués et dopés par des processeurs quatre cœurs. A partir de là, tout ne sembla plus être qu’un jeu d’enfant.
Chacun fit ce qu’il avait à faire comme sur une chaîne de montage de haute précision. Jenny sélectionna les photos et écrivit les légendes. Burma rédigea une vingtaine de feuillets qui vinrent s’ajouter à ceux qu’il avait déjà produits. Le peintre agençait les éléments dans les pages. Il avait réalisé une maquette assez gothique en utilisant une typographie empâtée et en boostant le contraste du noir et du blanc des illustrations. Il voulait créer une ambiance « Gotham City » par un véritable rapport de force entre les deux couleurs mères. C’était assez réussit. Sa maquette collait parfaitement avec l’atmosphère glauque de la ville décrite dans les textes de Burma et illustrée par les photos de Jenny.
– Du bon boulot, avait conclu Burma en feuilletant les épreuves de tirage avant que ses yeux ne fixent sur un mot au milieu d’une page. Et merde de merde, c’est pas possible, je ne veux pas voir « événement » écrit « évènement », je ne supporte pas, ça me rend fou. Il faut me corriger ça dare dare, hurla-t-il en lançant les pages au peintre.
– Faudrait que tu mettes ton dictionnaire à l’heure, les Burnes. On a changé de siècle, l’Académie admet. D’ailleurs c’est elle qui a fait la connerie. Car, tu devrais le savoir bâtard, la graphie « événement » est apparue en 1740 dans la troisième édition du « Dictionnaire », dont l’imprimeur, un certain Coignard, n’avait pas fondu assez de « è », le pingre, et omis de faire la correction dans la quatrième édition si bien que quelques mots ont gardé leur « é » pendant plus de deux siècles, comme « événement » mais aussi « allégrement », « allégement ». Tu ne savais pas ça, toi qui sais toujours tout ?
Burma regarda le peintre avec incrédulité. Il était toujours scotché par la culture de ce junky. Il grommela « Bon ça va, ça va… ». Cela valait bon à tirer. Le peintre grava les fichiers PDF pour l’imprimeur sur un CD vers 3 heures. Cela ne prit que quelques minutes. Quand il eut terminé, il crypta les fichiers sources, une vieille habitude. Il ne voulait pas qu’en cas de bisbille quelqu’un puisse trafiquoter le boulot. Du bon boulot ! L’épique avait bien fonctionnée, les « vibrations » étaient super. Il n’avait pas flippé une minute depuis qu’il avait ouvert le capo du MacBook Pro ramené par Jenny. Il était content de lui, ce qui lui n’était pas arrivé depuis des mois et des mois. Même sa peinture ne lui donnait pas pareille satisfaction. Il s’étira et alla donner un coup de pied dans les côtes de Burma qui s’était affalé sur le tas de vieux coussins.
– Allez les Burnes, finit de roupiller, le CD est prêt, tu peux filer à l’imprimerie.
Nestor Graissac était sur un nuage en train de recevoir l’étoile d’or de l’OJD qui récompense chaque année la plus forte augmentation des ventes. Il émergea de son rêve en grognant.
– Tape pas dans le buffet, merde, ça fait mal. C’est enfin prêt ? T’en as mis du temps !
– T’es vraiment une enflure du genre jamais content ! Je vais battre le record du monde de lancer de CD si tu continues sur ce ton, nabot. Tu iras te le chercher au fond de l’étang. C’est ça que tu veux ?
– Fais pas chier, donne ça.
La parenthèse était fermée. L’excitation de la création était retombée. Il allait falloir assurer. C’est ce que Burma n’avait jamais vraiment réussi à faire de toute se chienne de vie. Il finissait inéluctablement par tout foirer. Qu’est-ce qui allait merder aujourd’hui ? Entre le CD et les points de distribution de « L’Œil » il n’y avait plus que la case imprimeur. Or Burma avait « oublié » de régler les trois dernières factures et il avait « oublié » de répondre aux messages du comptable puis du patron de l’imprimerie.
Est-ce que son ex-copain, le chef d’atelier, serait aux manettes pour mettre en route la bécane comme convenu vers 4 heures ? Burma fut pris d’une sainte trouille. Voilà ce qui allait foirer. Il se laissa tomber sur le tas de coussins et se prit la tête dans les mains.
– Tu nous fais quoi là ? demanda Jenny quand elle l’aperçu dans cette posture. Tsss…T’es vraiment un looser. T’as pas les « coronnes » pour aller porter ce disque à l’imprimeur et assumer les conséquences de ce qui découlera de l’impression de ton foutu canard. Voilà ce que tu as ! Looser de merde. Je ne comprends pas pourquoi je suis venue te sortir la tête de l’eau, je ne comprends pas pourquoi le peintre s’est défoncé pour boucler ton torchon, je ne comprends pas pourquoi tu ne te mets pas un balle de suite, ce serait le plus simple dans ton cas, bing, on tire un trait, plus de Burma, plus de foirages monumentals…
– Monumentaux ! Quand est-ce que tu te décideras à parler correctement français, salle emmerdeuse de Yankee !
– C’est pas « the question », darling. La question c’est : tu te lèves et tu vas chez l’imprimeur ou tu restes affalé là, en reniflant comme un salle bâtard ?
– Pas une question, un dilemme.
– Tu fais chier. C’est quoi ton problème à la fin ?
– Mon problème ? Tu vas pas le croire : un problème de pognon. Je dois un paquet de fric à l’imprimeur. Ce fumier ne va jamais vouloir nous imprimer.
– Plaie d’argent…, psalmodia le peintre qui suivait la discussion en se disant qu’après tout il se ferait bien une ligne plutôt que d’écouter ces conneries si tout devait partir à la poubelle.
– Dans ce cas, ch’uis pas sûr.
– Si t’es pas sûr, t’as qu’à dire combien il te faut.
– J’ai pas payé les trois derniers numéros. Avec le papier et l’impression ça doit faire dans les quatre mille.
– Quatre mille quoi ? Comme vous comptez toujours en francs, voire en ancien francs, dans ce bled, on ne sait jamais combien il faut sortir de biftons.
– En euros, merde. Où veux tu que je trouve quatre plaques ? J’en vois pas passer autant dans toute une année.
– T’es vraiment un branquignol. Quatre mille ! Mais quatre mille c’est le prix d’une Rolex – et pas une grosse. Il en a au moins quatre, ton imprimeur, des Rolex, et il n’a pas 50 balais. Une de plus ou de moins… Je lui offre sa nouvelle tocante suisse et tu files finir le job.
Burma leva les yeux sur Jenny qui se tenait devant lui, jambes écartées, poings sur les hanches, avec l’air de ne pas plaisanter du tout. Vue comme ça par en dessous, elle était bandante. Il se retint de balancer une vanne érotico-paillarde pour rester dans le vif du sujet
– Tu veux faire quoi, la belle ?
– Je veux te sortir de la merde encore une fois, ce sera la seconde cette nuit…
– Dis plutôt la deuxième, la nuit n’est pas fini, ironisa le peintre qui avait repris des couleurs et renoncé à son projet de petite défonce en douce.
– Vous en avez fini avec les leçons de français ? Y’a les deux tiers de vos gamins qui entravent rien à la grammaire après quatre ans dans le primaire. Deuxième, second, c’est du pareil au même pour eux. Ben c’est idem « for me ».
– Calmos !
– C’est cela, oui, calmos. En attendant, voilà les thunes, dit Jenny en sortant un rouleau de billets de cinq cents euros de la poche intérieure de son perfecto, les grands formats vaguement violets avec le viaduc de Millau sur une face et une sorte de HLM sur l’autre, qu’on ne voit habituellement qu’en rêve.
– ‘tain, elle me tue. J’y crois pas ! Tu te balades avec cinq plaques sur toi ? s’exclama Burma en froissant les billets neufs entre ses doigts. Mais t’es la fille secrète de qui, Jenny ? Bill Gates, Larry Ellisson…
– Je suis la fille d’un salaud de milliardaire qui a fait mourir ma mère et qui, pour se faire pardonner, me donne de quoi vivre sans poser de questions depuis que je me suis barrée du pensionnat où il m’avait enfermée.
– Pas belle la vie ? crut malin de glisser le peintre qui s’amusait follement. C’est pas Dickens qui aurait imaginé ça, hein ?
– T’as gueule, le peintre ! répliqua Burma. Il avait compté les billets en les triturant, il y en avait dix, de quoi effacer sa dette et payer l’impression du numéro qu’ils venaient de préparer. T’es sûre qu’ils sont bons tes biftons, Jenny ? Les numéros ne sont pas sur le registre des billets volés ?
– T’inquiète. D’ailleurs je t’accompagne. Si quelqu’un la ramène, j’expliquerai. Allez ! on y va avec ma moto.
– Tu préfères pas la Mercedes avec ce brouillard ?
– Justement, avec ce brouillard, ta guimbarde va faire une pneumonie. J’ai pas envie de pousser jusqu’aux Eaux Blanches, même s’il n’y a que la nationale à traverser.
– Qu’est ce que vous avez tous contre cette caisse ? Je vous dis que c’est une pièce de musée.
– Ça tu l’as dit ! Même pour la prime à la casse, ils n’en voudraient pas. Allez, grouille, on va finir par être en retard.
Le scooter était appuyé sur un tas de vieilles traverses de chemin de fer qui servaient à soutenir le hangar. Burma siffla entre ses dents en le voyant.
– Ssssssf ! c’est pas le modèle qui illustrait, avec des filles en bikini, le mois de septembre du calendrier Piaggo 1968 ?
– Tout juste, le modèle « rally », avec une différence, sur le calendrier elle est blanc casé, celle-là est vert pomme. J’étais pas née quand elle est sortie. C’est un cadeau.
Elle en resta là. Burma n’osa pas insister mais il était vraiment curieux de savoir comment ce bijoux avait pu arriver dans les mains de Jenny et surtout y rester compte tenu de l’épave qu’elle était devenue après la mort d’Antoine. Décidément, elle l’intriguait de plus en plus cette nana qui avait les poches bourrées de thunes, un stock d’ordinateurs sur-puissants, et une Vespa super classe.
– T’auras pas la trouille, Burma ? On va faire un peu de hors piste.
– Elle te convient pas la route ?
– Niet ! Ah, c’est vrai, j’ai oublié de te dire. En arrivant, tout à l’heure, j’ai aperçu deux 4×4 noirs qui étaient garés tout feux éteints à l’entrée de la zone. Soit ce sont des pédales qui viennent faire leurs cochonneries ici, et je voudrais pas les déranger deux fois. Soit ce sont des mecs pas nets et comme je suis un peu parano depuis quelques temps, et je voudrais pas qu’ils nous voient. C’est une alternative, non ?
– C’est des conneries. Tu va nous tuer en passant entre les herbes d’Argentine. C’est marécageux, y’a des ferrailles et des vieux parpaings partout. On va se foutre en l’air, bordel ! Tu pourrais au moins allumer le phare, on est en plein brouillard !
– C’est très bien le marin pour pas se faire repérer. Accroche-toi !
Burma fut surpris par l’aisance avec laquelle Jenny se joua des obstacles en dépit de l’absence de visibilité. Ils furent devant la grille de l’imprimerie qui était située au milieu d’une autre zone d’activités installée symétriquement par rapport à la route de Balaruc. Parce que Jenny l’avait alerté sur la présence de types louches campant pas loin de son hangar, il eut l’impression en posant le pied à terre qu’il était en train de jouer dans un vieux polar de série B la scène « arrivée devant l’imprimeur de faux biftons ». Il passa la main sous son blouson pour tâter la poche de sa chemise. Les vrais billets étaient là.
– Sorts ta main de là-dessous !
L’injonction venait d’être lancée par l’imprimeur dont la silhouette émergeait lentement du brouillard. Burma remarqua qu’une batte de base-ball pendait au bout de son bras gauche. C’est la première fois qu’il s’apercevait que l’imprimeur était gaucher.
– Je ne suis pas armé, crétin.
– Si tu bouges je t’éclate la gueule, petit, tout petit connard.
– C’est pas bien de se moquer de ma taille.
– Je vais te massacrer comme ça plus personne ne se moquera de toi, limace.
A ce point, Jenny décida de se mêler à la conversation.
– La récréation est terminée, les petits. Il y a du boulot.
– Tu te trimbales avec ce détritus humain maintenant ?
– Le détritus a les thunes pour régler la dette de sire Burma et l’impression du numéro de « L’Œil » en instance. Alors, tu nous fais le boulot ou on va voir chez la concurrence.
– La concurrence ! Quelle concurrence ? Il n’y a que moi dans cette ville pour accepter d’imprimer les insanités de môssieur rase-motte.
– Alors on arrête la tchatche et on s’y colle.
– Éclaire l’oseille d’abord.
Burma repassa la main sous son blouson pour saisir la liasse de billets qu’il tendit à l’imprimeur. Celui-ci regarda les biftons avec les sourcils en accent circonflexe.
– Ca existe des billets de ce format ?
– Je croyais que t’en imprimais à temps perdu.
L’imprimeur haussa les épaules et mit la liasse dans une poche. Jenny et Burma le suivirent à l’intérieur du bâtiment qui baignait dans une lumière jaune pâlotte comme s’il était éclairé à la bougie. En entrant Nestor et Jenny furent pris à la gorge par un redoutable cocktail de puanteurs, sueur, tabac froid, marc de café bouilli, encre et papier moisi.
Les quelques ouvriers qui étaient là semblaient harassés comme s’ils avaient fait le tour du cadran derrière leur machine – ce qui étaient sans doute le cas. Burma donna le CD au chef d’atelier qui le regarda méchamment par en-dessous. Il se demandait comment ce nabot était parvenu à éviter que le patron lui explose la tête avec sa bâte de baseball et il le regrettait parce qu’il avait lui aussi de solides raisons pour lui défoncer la caboche.
Burma savait que le courant ne passait plus entre lui et le chef d’atelier depuis qu’il avait surpris sa femme en train de lui jouer un air de flûte. Il ne chercha pas à soutenir le regard du cocu qui l’aurait été sans doute un peu moins s’il avait fait l’effort de prendre une douche par semaine.
Nestor avait conscience d’avoir échappé de peu à une sévère bastonnade, il n’avait pas envie que ça pète sur un autre front. D’ailleurs le crado s’était éloigné sans rien dire et avait commencé le boulot. Il siffla une ou deux fois entre ses dents en regardant les pages de « L’Œil » sur son pupitre de contrôle mais ne fit aucune remarque.
L’impression des 2 500 numéros de 24 pages format tabloïd fut terminée vers 5 heures. Au bout du stacker sur lequel s’étaient écoulés les numéros, un ouvrier avait fait des paquet de 25 exemplaires liés par une sangle en fibres synthétiques bouclée par une grosse agrafe métallique. Cela faisait un tas d’environ 80 kg.
– Tu comptes me débarrasser de ta merde comment ? demanda l’imprimeur.
Burma regarda sa montre, une vieille Swatch noire, le modèle Gb100 de 1983, un bijou de plastic qu’un collectionneur aurait bien payé dans les mille euros.
– Dans un quart d’heure, on aura vidé les lieux.
Burma finissait sa phrase quand la porte métallique rouillée du hangar s’ouvrit à la volée. Le peintre se rua à l’intérieur. La bouffée d’air qu’il aspira pour reprendre sa respiration le plia en deux de dégoût.
– ‘tain, qu’est ce que ça chlingue ici. Vous n’aérez jamais, vous faites jamais le ménage, c’est pire que dans une chambrée de spahis.
– T’es là pour une inspection sanitaire ou quoi ? demanda l’imprimeur qui ne sentait plus rien depuis longtemps.
– Va te faire foutre, le négrier ! Non, je suis là parce qu’ils viennent de tout péter dans notre hangar et qu’ils sont partis en mettant le feu.
– Quoi? hurlèrent en chœur Jenny et Burma.

Ce contenu a été publié dans polar, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *