Eliote

Les épouses des trois petits-fils d’Eliote semblaient avoir achetées leurs vêtements chez des fripiers. Elles portaient des jeans élimés, usés, bons à jeter, qui les boudinaient, et des hauts empilés, soit trop courts, soit trop amples, qui ne cachaient pas leur nombril dont la vue exaspérait doublement le chef de la famille Tavira.
Eliote ne supportait pas le débraillé à la mode depuis quelques années; il savait que la moindre de ces nippes coutaient ce que gagnait péniblement par semaine un ouvrier. Il avait commencé à travailler à 12 ans, il n’avait encore jamais porté de chemise neuve, il avait appris la quantité de sueur nécessaire pour en acheter une.
Les trois jeunes femmes étaient assises sur le grand canapé du salon et jacassaient. Eliote les regarda encore une fois en soupirant. Pourquoi ses petits enfants avaient-ils épousé de telles poufiasses ? Leurs culs et leurs nichons P&P semblaient sur le point de faire exploser les lambeaux de tissus qui essayaient de les retenir mais leurs cerveaux flottaient dans des coquilles de noisette (il n’y a pas de chirurgie pour ça). Leurs bijoux, leurs coiffures, leurs fards à lèvre, leurs gestes aussi, tout cela rappelait à Eliote les putes qu’il avait rencontrées dans les ruelles de l’Alfama à Lisbonne. C’était il y a bien longtemps…
Eliote n’aimait pas se laisser aller à la nostalgie. C’était bon pour les vieilles femmes. Il n’avait plus 20 ans mais encore assez de poigne pour diriger sa famille. Il souleva sa main gauche et la laissa retomber violemment sur la table à laquelle il était accoudé. Les tasses à café et les petits verres dans lesquels avait été servi le limoncello fait maison tremblèrent.
Les femmes se turent et le regardèrent. Eliote lut de la crainte dans les yeux qui s’étaient braqués vers lui. Sauf dans ceux d’Elaine. Elle avait plutôt l’air de se ficher de lui. Eliote n’en fut pas surpris. Elaine était la plus salope des trois. La plus explosive aussi. Elle ressemblait à cette actrice italienne qui l’avait tant fait fantasmer, il avait son nom au bout de la langue, ah ! Oui, Sofia Loren. Cette Sofia avec des nibards gros comme des pastèques. Ceux d’Elaine étaient tout pareils, avec des tétons qui pointaient perpétuellement vers le plafond. Eliote ne savait pas si c’étaient eux ou les hanches de garçons d’Elaine qui l’excitaient le plus. Ce connard de Benjamin avait de la chance d’être son petit-fils.
Elaine ne baissa les yeux que pour regarder la flamme du Dupont qu’elle avait allumé d’un coup de poignet sec embraser le bout de la cigarette qu’elle tenait entre les dents en arrondissant les lèvres.
— Va fumer ton poison dehors, nom de Dieu. Combien de fois il faudra te dire qu’on ne fume pas ici, combien de fois ? Dehors, allez dehors…
Eliote regarda le petit cul d’Elaine se tortiller pendant qu’elle gagnait la terrasse sans faire le moindre commentaire, avec un faux air de soumission peint sur le visage. Le patriarche soupira. Il sentit que ses trois petits-fils le regardaient.
— La récréation est terminata, dit-il en se levant brusquement et en faisant des moulinets avec les bras pour que les deux autres épouses aillent dans la cuisine. Ouste, ouste, ne restez pas vautrées sur ce canapé, allez donner un coup de main à votre grand-mère, allez ouste…
Benjamin et ses frères échangèrent des regards en coin. Qu’est-ce que le patriarche avait dans la caboche? Ils espéraient qu’il n’allait pas leur servir son sempiternel discours sur la famille, et comment elle en était arrivée là et comment elle devait rester solidaire pour affronter la crise.
La crise, ils n’entendaient parler que de cela depuis des mois et des mois. Le grand-père ne lâchait plus les cordons de la bourse. Benjamin n’avait pas pu changer de voiture comme tous les six mois. Elaine commençait à le bassiner avec la radinerie du vieux entre deux jérémiades sur sa garde robe. Elle n’avait plus rien à se mettre sur le cul. A quoi bon avoir des coffres pleins de liasses de billets de 500? Benjamin se posaient parfois la question. Quand on est les patrons, il faut le faire voir.
Eliote s’était tassé sur sa chaise. Il ne semblait plus indestructible comme il y a peu encore mais il paraissait toujours aussi dangereux. Il avait longtemps joué de cette apparence pour assoir son autorité sur la famille. Il savait que cela ne durerait pas éternellement. Il l’avait clairement vu dans les yeux d’Elaine. Il devait prendre des dispositions pour assurer ses vieux jours et ceux de sa femme, Carmella.
Des trois garçons qui lui faisaient face, Benjamin était celui qu’Eliote préférait. Sans doute parce qu’il revoyait lui renvoyait l’image de ce qu’il avait été jeune, sec, impavide, tenace, ambitieux. Eliote planta ses yeux dans ceux de son petit-fils favori et commença à parler, lentement et gravement. Les trois garçons écoutèrent attentivement. Ils ne firent aucunes remarques ou objections quand Eliote conclut en chuchottant presque:
— Vous m’avez bien compris? Vous savez ce que vous avez à faire. Il ne faut pas perdre de temps. Rembarquez vos bonnes femmes. Dites leur de fermer leurs gueules. Et revenez me voir quand tout sera fait.
Eliote fit signe à Benjamin de s’approcher. Il lui glissa quelques mots à l’oreilles. Les deux autres regardèrent mais ne dirent rien. Tous partirent sans laisser leurs femmes émettre la moindre protestation. Eliote se retrouva face à Carmella qui portait tous ses bijoux. L’éclat des pierres ne masquait pas la lassitude qui émanait de son visage.
— Eliote, nous sommes trop vieux pour tout recommencer.
— Je le sais, Carmella, je le sais. Mais je n’ai pas pu empêcher que cela arrive. Je ne peux plus faire marche arrière. Si les garçons arrivent à faire ce que je leur ai demandé, il n’y aura pas trop de dégats. Sinon…
Eliote serra Carmella dans ses bras. Il l’avait serré ainsi, il y a une quarantaine d’années, après que tout avait commencé.
— Où est notre fils? demanda Carmella.

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