Machin

La morphine a parfois des effets surprenants. Je ne sentais absolument plus rien. J’étais extraordinairement bien. Pourtant je ne parvenais pas à m’endormir. Je savais que j’avais besoin de repos après une journée bien chargée. J’étais allongé sur le dos, les yeux fermés, les mains croisées sur la poitrine, un gisant, sauf que je n’avais pas d’épée en pierre sur le ventre ni de heaume sur le crane.
Il fallait que je dorme. Impossible. J’avais la sensation d’être en grains de lumière, un corps de photons lumineux impatients flottant au dessus d’un monde noir. En me penchant par-dessus, pour tenter de percer le mystère de ce noir, je constatais que je survolais au ralenti un brouillard sombre dans lequel se débattait des formes à peine humaines.
En me concentrant bien je parvins à distinguer Jenny Barnstable. La fumée des cigarettes qu’elle grillait compulsivement l’une après l’autre était la cause maléfique de ce brouillard dans lequel le rougeoiement du tabac incandescent ressemblait à un phare par nuit de tempête. Je compris ce qu’elle tentait de faire en pompant ainsi sur les clopes, elle voulait se cacher dans le nuage de fumée mais elle était constamment trahie par la braise qu’elle attisait à chaque goulée. Elle semblait terrorisée et sûre d’elle en même temps.
D’énormes poissons s’approchaient d’elle. Ils avaient l’air morts, leurs yeux étaient vides, leurs nageoires étaient immobiles, leurs ouïes ne palpitaient pas. Seules leurs bouches s’ouvraient et se refermaient lentement en laissant entrevoir des dents sanguinolentes comme celle de requins. Ce n’étaient pas des requins. Ils ressemblaient plutôt à des thons.
Pourquoi des thons voulaient-ils dévorer Jenny Barnstable ? Il se passait quelque chose qui m’échappait et qui me dépassait. Les thons mangent les petits poissons, et ils se font manger par nous, non?
D’ailleurs ils sont partis, je ne les vois plus, la fumée s’est dissipée, Jenny Barnstable n’est plus là non plus. Je sens mon cœur cogner de plus en plus lentement comme s’il était épuisé et renonçait à s’échapper de sa cage thoracique. J’étais redevenu de chair et de sang, ordinaire, lourd, douloureux, perclu. J’avais mal aux yeux. Si je les ouvrais, où allais-je me retrouver, dans quel merdier allais-je replonger ? Tant pis, il fallait que je fasse l’effort de sortir de ce cauchemar éveillé. A trois, je soulevais les paupières d’un coup.
Il y avait une sorte d’auréole au plafond. Je ne l’avais pas vu jusque là. Je ne supporte pas les auréoles au plafond. Je ne pouvais pas regarder ça plus longtemps. Je basculais sur le côté et je parvins à m’assoir sur le matelas. J’étais ruisselant de sueur et j’avais des frissons. Je tremblais. Il fallait absolument que j’aille pisser.
Je n’étais pas sûr de pouvoir arriver jusqu’à la cabine de toilette. Je recomptais jusqu’à trois les yeux fermés avant de m’élancer. J’eus assez de force pour y parvenir à temps. Dans la seconde où je me libérais, une douleur me déchira l’urètre. Aaaaïïïïïïïïïe! Tchack !
Une étoile noire, concrétion urique aux arrêtes tranchantes comme des rasoirs, cogna sur la cuvette rougit par la giclée de sang et d’urine mêlés. J’avais envie de vomir. La tête me tournait. J’eus la force de me trainer jusqu’au lit sur lequel je m’affalais en chien de fusil. Tout devint noir. Je dormais enfin. Je ne rêvais plus.
En rouvrant les yeux, bien plus tard, je constatais avec dégout qu’il y avait effectivement une auréole au plafond. J’avais froid mais je ne transpirais plus. Je n’avais plus mal au rein. La crise de colique néphrétique était terminée, oubliée.
C’est étrange comme dès que le « diamant noir » a été expulsé on se sent tout neuf, presque aussi neuf qu’un bébé. Enfin, un vieux bébé dans mon cas. J’allais me regarder dans la glace de la salle de bain de poche.
Je ressemblais à mon grand-père. Et encore devait-il être en meilleure forme que moi au même âge; il n’avait abusé de rien, lui, sinon de ma sainte grand-mère et de quelques innocentes jeunesses. J’ouvris le robinet de la douche. La pluie d’eau brûlante m’anesthésia et me décontracta. Je fis jouer les articulations des épaules et du cou, puis des hanches et des genoux. Je ne savais pas jusqu’où je pourrai aller comme ça, mais j’y arriverai sûrement.
Je me séchais en me regardant d’un œil critique dans la glace qui doublait la porte du cabinet de toilette. Ma peau n’était jamais complètement blanche, même au creux de l’hiver, grâce à un traitement de fond au carotène et une rampe à UV. On aurait pu croire que je revenais d’une semaine de vacances sous les Tropiques (je déteste les Tropiques) pendant lesquelles j’aurai un peu forcé sur le rhum (j’adore le ti-punch).
La silhouette était encore féline et la gueule un peu ravagée. C’est ce qui avait toujours fait mon charme. Quand je suis comme ça je suis irrésistible. Hélas ! Je n’ai rien ni personne qui soit en situation de ne pas me résister dans un rayon d’une dizaine de kilomètres.
J’avais déjà remarqué que le besoin de baiser montait en moi dès la fin d’une crise « frénétique » était terminée – Ah! Hurler de plaisir après avoir hurlé de douleur.
Il fallait que je me calme, j’avais autre chose à faire que des galipettes. Récapitulons : hier soir j’ai gagné une petite fortune en plumant quelques notabilités locales au poker et j’ai expédié un papier qui a dû mettre la pagaille.
Au fait, le journal ? Pas de nouvelles? Bonnes nouvelles! Je savais que cet adage était été proféré par un sinistre crétin et je ne comprenais pas pourquoi c’était la première chose qui traversait l’esprit quand on se mettait la tête dans le sable, façon autruche. Je n’ai pas de plumes blanches au cul (enfin pas en ce moment) et je n’ai pas une tête de gallinacée géante. Bref ce n’est pas normal que le téléphone n’ai pas encore sonné et que mon bien aimé rédacteur en chef ne m’ait pas intimé un des ordres grotesques dont il a le secret.
Je regardais ma montre, une grosse Seiko en acier offerte naguère par… Par je ne sais plus ! Non, par je ne veux pas-plus savoir, épisode trop douloureux à effacer, rayer, enterrer, balayer. Sortez-moi ça de la tête, je ne voulais plus jamais y penser…
Alors qu’elle heure est-il? Damned ! Il faudrait que je me magne. La cagnotte gagnée hier soir allait me permettre de changer de standing. Fallait pas que je traine dans ce bouge. J’avais pris ma douche, bouclé mon sac, jeté un coup dernier coup d’œil pour vérifier que je n’avais rien oublié et procédé aux diverses réservations quand mon téléphone se mit à vibrer. C’était un sms de Ms Barnstable. Elle me demandait de la rejoindre urgemment. J’ai hésité un instant. Foncer ou régler la chambre avant de foncer. Je fonce.
Le gardien de jour me regarde sortir sans paraître plus surpris que cela. La porte franchie, je me retrouve dans cette ouate humide qui enveloppe la ville depuis mon arrivée. Temps de merde! J’ai à peine le temps de jurer que je heurte une montagne. Une montagne humaine qui agite une sorte de grosse chaussette au dessus de son épaule.
La matraque s’abat sur ma tempe. Tout disjoncte. Je sombre

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