Pourquoi je suis en colère
admin | 24 05 2008
Je suis désolé pour les rédacteurs du blog « presse en colère » je fais partie de ceux qui ne croient plus (et ce depuis au moins dix ans) à l’avenir de la presse écrite imprimée sur du papier et vendue dans des kiosques ou par abonnements. Je n’y crois pas parce qu’y croire serait pratiquer le culte des obélisques supports d’une forme ancienne d’écriture, les hiéroglyphes. Je n’y crois plus parce que ça ne fait plus sens de couper des forêts pour faire de la pâte à papier sur laquelle seront imprimées dans des conditions imposées par un syndicat unique des nouvelles obsolètes entrelardées de commentaires insidieux, nouvelles qui s’avèrent dans trop de cas erronées mais qui ne sont que rarement rectifiées, nouvelles qu’il faudra malgré tout diffuser en brûlant du pétrole. Il n’y a pas que les nouvelles technologies qui ont sonné le glas de la presse imprimée, il y a désormais les problèmes environnementaux et l’épuisement des combustibles fossiles.
C’est dit brutalement. Je me suis toujours exprimé de la sorte ce qui n’a pas contribué à me rendre populaire au moment où je pouvais faire carrière, ce n’est donc pas maintenant que je vais prendre des gants.
Je crains donc qu’en glissant sémantiquement de la notion de « liberté de l’information » à celle de «liberté de la presse » on ne fasse qu’embrouiller les choses. Or c’est derrière cet étendard que se massent les rédactions qui ne sont pas capables d’appliquer à leur activité la grille d’analyse critique qui doit être le fondement de leur métier. Il est tellement plus facile de désigner l’impéritie des dirigeants, ou le totalitarisme rampant du pouvoir politique en clamant que ce qu’on fait est indispensable au bon fonctionnement de la démocratie. Tellement plus facile que de faire son autocritique.
Ceux qui brandissent aujourd’hui la « liberté de la presse » ont autre chose en tête que la « liberté de l’information ». En fait ils voudraient que par une sorte de miracle une activité irrémédiablement en déclin soit maintenue sous perfusion afin essentiellement de préserver des emplois. Or pourquoi faudrait-il préserver des emplois dans la presse écrite telle qu’elle est aujourd’hui? Parce que celle-ci est plus démocratique qu’une autre forme de diffusion des informations ? C’est du baratin – il n’y a plus que quelques présidents de conseil généraux qui s’imaginent que le quotidien local influence le vote des électeurs.
Dans la colonne de présentation du blog « presse en colère » on lit :
« Cette crise ne touche pas que « Le Monde », toute la presse écrite est menacée, des plans de licenciements ont lieu – ou ont eu lieu – aux « Echos », au « Figaro », à « Libération ». A qui le tour ? Ce ne sont pas seulement des journalistes ou des métiers de la presse qui vont passer à la moulinette, c’est aussi le droit citoyen à l’information. On va demander aux journalistes qui resteront dans tous ces titres d’être disponibles sur tous les fronts et d’obéir au doigt et à l’œil à leurs dirigeants, sous peine d’être jetés à leur tour. Les articles seront bientôt réécrits et modifiés sans que les auteurs en soient informés… La liberté de la presse est en danger. »
C’est en résumé la règle des trois refus qui détermine le niveau de blocage social:
En campant sur ces positions, les rédactions concernées n’arriveront à rien sinon peut être l’écriture de belles pages de l’histoire des luttes sociales façon sidérurgie ou docker, autrement dit à la ruine économique.
Au lieu de se battre (combat d’arrière garde) pour la défense de la presse, les rédactions devraient se battre pour que soit mis à leur disposition des outils modernes de traitement de l’information qui ne soient plus orientés vers la forme mais sur le contenu. Les systèmes éditoriaux actuels ont été conçus pour supprimer le stade du pré-presse. Les rédacteurs écrivent donc dans des « cartons » qui leur imposent une longueur. Ces systèmes qui ont permis de faire l’économie du pré-presse ont eu deux conséquences funestes : ils ont « formaté » les contenus diffusés ; ils sont orientés la création de ces contenus vers l’impression. Or ces deux contraintes ne conviennent pas au traitement de l’information qui subit ainsi une véritable dictature de son support.
Dès que l’impression n’est plus la raison première, on peut imaginer de traiter une information dans un format découpable en éléments exportables vers divers supports (du texte peut parfaitement faire un podcast). Le langage qui permet de faire ça s’appelle le xml. Il est connu depuis des années. Il fait le succès du web2.0. Curieusement les systèmes éditoriaux actuels s’en servent comme produit de sortie (pour l’export vers le web) mais pas comme produit d’entrée (malgré ce que prétendent les ingénieurs commerciaux des éditeurs de ces progiciels). Avec de tels outils, les groupes de presse pourront devenir des groupes d’informations (voir là dessus l’interview d’Emily Bell, editor-in-Chief du guardian.co.uk
Voilà ce qui me met moi en colère: que mes chers collègues psalmodient des mantras sans se mettre la tête dans ce qui est vraiment important pour l’avenir de l’information.







@ l'auteur ... Au moins vous ne faites pas dans la
Manuel Atréide | 26 05 2008@ l’auteur …
Au moins vous ne faites pas dans la dentelle. Vous mettez le doigt là où cela fait mal en dénonçant les archaïsmes de cette profession. Pour un oeil extérieur, il y a quelque chose de terrifiant dans le constat sans complaisance que vous dressez des conformismes qui ont fossilisés ce métier dont la souplesse et l’adaptation devraient être les caractéristiques premières. Souplesse afin de savoir évoluer dans le monde et rencontrer les personnes et situations qui font la matière première de l’info, donc du journalisme, adaptation indispensable pour recueillir les infos et les transcrire de façon compréhensible par le lectorat.
Ce que vous décrivez est une rude réalité. Selon vous, les licenciements sont inévitables. Votre description de la méconnaissance de l’outil informatique me fait froid dans le dos. C’est comme si vous me disiez qu’un journaliste ignore comment tenir un stylo pour jeter sur le papier les mots de son article. Loin de moi l’idée de faire de des journalistes des informaticiens / geeks, mais savoir un minimum ce qu’on outil est capable de faire me semble une donnée de base dans un métier quel qu’il soit.
j’avoue être curieux maintenant de savoir quelle est votre vision de l’avenir du journalisme. Quelles sont les pistes à explorer, les voies à abandonner. Avec qui travaillerez vous ? Pour faire quoi et comment ?
Au delà de cette colère qui va vous valoir un paquet de détracteurs, j’aimerais connaitre la face positive de ce constat : votre regard sur le futur.
Cordialement
Manuel Atréide (pas journaliste)