Et si on parlait de cross medias?

Véronique Maurus est entré au Monde quasiment en même temps que moi fin 1973. Nous étions alors les « petits jeunes  » du service économique au sein duquel elle a poursuivi sa carrière alors que je passais aux « info géné » et ainsi dessuite. Depuis quelques mois Véronique a succédé à Robert Solé au poste de médiateur (je n’aime pas médiatrice, je suis contre la féminisation des noms)

Médiateur est une fonction qui a été instaurée au sein du journal pour qu’une meilleure attention soit portée aux lecteurs. Elle a d’abord été confiée à André Laurens, qui avait été directeur du journal de 1981 à 1984, affrontant ainsi la première grave crise financière du quotidien qui était encore installé dans les locaux biscornus de la rue des Italiens (Paris IIe). Il l’a rempli avec toute la sagesse qui est la sienne, essayant de n’être pas trop dur avec une rédaction sur laquelle il n’avait toutefois plus d’illusions. Robert Solé a pris sa suite en quittant un poste de rédacteur en chef dont on l’écartait à cause de sa trop grande proximité avec Bruno Frappat, directeur de la rédaction qui aurait aimé prendre la suite de Jacques Lesourne. Avec beaucoup d’onctuosité, il s’est posé en gardien d’une approche éditoriale qui n’était pas celle imposée par le nouveau directeur de la rédaction Edwy Plenel. Robert Solé, qui dirige maintenant le supplément littéraire (il est lui même auteur à succès) a donc été clairement critique sur le travail de la rédaction.

Véronique occupe la fonction depuis trop peu de temps pour que je puisse émettre un jugement global sur sa manière de la remplir. La conjoncture doit rendre sa tâche ardue. La lecture de sa chronique du 24 mai, intitulée « Un journal complet » m’a semblé toutefois révélatrice d’un état d’esprit qui ne prédispose pas la rédaction du « Monde » aux changements qu’elle doit pourtant assumer si elle veut sortir de la crise de la presse pour s’imposer dans l’univers de l’information.

Amenée à répondre à des lecteurs qui reprochent au quotidien de ne pas avoir traité telle ou telle information jugée par eux importante, elle adopte une « ligne de défense » en deux temps:

  1. le classique « on l’a dit mais vous ne l’avez pas vu – parce que c’était écrit au détour d’une paragraphe ou traité en bref au bas d’une colonne ».Véronique Maurus écrit:

    « quel que soit l’objet, il se trouve pratiquement toujours une brève, un morceau d’article, une opinion, un compte rendu ou un courrier des lecteurs (!) qui l’aura traité d’une manière ou d’une
    autre. »

    Ce qui revient à écrire « et voilà pauvre demeuré, arrêtez de nous cassez les pieds, apprenez à lire ». Je ne suis pas absolument sûr que ce soit ce que les lecteurs attendent d’un médiateur (mais c’est un autre sujet)

  2. le redoutable « on l’a pas dit mais c’est un choix ». Véronique Maurus poursuit la phrase précédente par:

    « Et si ce n’est pas le cas, le choix est assumé – ou l’article en
    attente de publication. »

    Ce qui revent à dire, ce qui vous intéresse ne nous intéresse pas et si c’est le cas nous ne sommes pas en mesure de le publier. Et je suis absolument certain que ce genre de réponse faite par un médiateur ou par qui que ce soit dans un organe de presse imprimée n’est pas recevable.

Véronique Maurus est tout bonnement à côté de la plaque qu’en elle explique:

« Le Monde », dans sa version papier, ne peut plus être exhaustif. Il le sera de moins en moins : les impératifs de gestion limitant sa pagination, il ne peut rivaliser avec Internet, plus adapté à la publication de listes, textes ou comptes rendus intégraux. Mais il peut être complet.
Mieux que la Toile, l’imprimé permet d’embrasser complètement l’actualité, et aussi de découvrir, au hasard du feuilletage, des sujets qu’on ne recherchait pas. Ce survol global émaillé de surprises
constitue même son principal atout. En ce sens, notre constat est plutôt réconfortant : Le Monde satisfait encore très largement l’insatiable curiosité de ses lecteurs. Il n’oublie rien de ce qui fait sens à leurs yeux, quitte à le traiter a minima. Il fait même beaucoup plus que la plupart des quotidiens généralistes (…).

C’est une défense aveugle du journal papier. C’est ignorer qu’avec lemonde.fr (sinon LePost), la rédaction du « Monde » a la possibilité de ne rien laisser échapper de ce qui intéresse les gens qui pensent encore (mais pour combien de temps) que ce que produit la rédaction de ce titre mérite qu’on lui prête plus d’attention qu’à la production d’autre.

Car rien n’empêchait de publier sur le site le lauréat du prix Jonathan Mann ce qui aurait permis de ne pas se cacher derrière un pitoyable :

« face à l’inflation du nombre des prix scientifiques, le journal a choisi de se limiter aux prix Nobel, à la médaille Fields (équivalent du Nobel en mathématiques) et aux médailles d’or du CNRS. Il faut bien faire des choix. »

Car rien n’obligeait à « laisser sur le marbre » (c’est comme ça qu’on disait au bon vieux temps des linotypes et des morasses) un reportage sur la pauvreté en Allemagne faute de place (Véronique Maurus écrit:

« Pourquoi Le Monde n’a-t-il pas parlé de cette information ? Elle permet de remettre un peu en question le modèle allemand » (…) Réponse : l’article est écrit (par le correspondant), il attend depuis deux jours, faute de place. »)

Dans les deux cas cités ici (mais c’est aussi valable pour le supplément littéraire également abordé dans la chronique du médiateur), la concertation ou la coordination (on appellera ça comme on voudra) entre « print » et « net » auraient permis d’éviter ce qui apparaît aux yeux des lecteurs comme une défaillance.

Encore faudrait-il que la rédaction ne se focalise plus et en quelque sorte désacralise la production de textes pour le papier. Ce qui compte c’est de répondre aux attentes des lecteurs. Les moteurs de recherche leur donnent aujourd’hui la possibilité de trouver quand ils veulent ou ils veulent les informations qui les intéressent. Et comme les moteurs sémantiques sont malins ils utilisent les « concepts voisins » pour proposer des sujets qui ne répondent pas directement à la question posée mais qui pourraient intéresser l’internaute (on n’est pas loin du hasard du feuilletage)

Bref il semble que Véronique n’ait pas compris une chose essentielle dans l’univers de l’industrie de l’information qui lui pend au nez: on n’attend pas, il n’y a plus d’heure de bouclage, plus d’édition. C’est ça la révolution à laquelle sont confrontées les rédactions papier classiques. Il faut qu’elles admettent que l’information est découplée de son média, elle existe parce qu’elle est diffusée, c’est une matière brute qui va devoir être éditée en fonction de son support. Cela veut dire que la révolution en concerne pas seulement la base de la pyramide journalistique (celle qui craint d’être pressurée) mais aussi le sommet et les étages intermédiaires.

  1. Au sommet il doit y avoir des « aiguilleurs du ciel » ou des « chefs d’orchestre » capables de décider instantanément comment décole l’information.
  2. A l’échellon intermédaire il doit y avoir des éditeurs qui seront des super pro du média dont ils ont la responsabilité.
  3. A la base, les journalistes devront être capable de produire du texte du son et des images

C’est le concept de cross medias qui date maintenant d’une dizaine d’années. Il faudrait se mettre à la page ou la tourner.

Ce contenu a été publié dans cross medias, journalisme, presse, web, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 réponses à Et si on parlait de cross medias?

  1. maurus dit :

    Cher Alain,
    juste une précision: la médiatrice (je persiste à féminiser) n’a pas la responsabilité du monde.fr. Le site aurait, c’est vrai, pu suppléer le manque de place du quotidien papier sur tous les sujets évoqués, mais tu es bien placé pour savoir que notre filiale revendique une totale indépendance et que les liens entre les deux rédaction restent, jusqu’ici, ténus. En tout état de cause je ne peux pas me prononcer sur le contenu du site.
    Plus une remarque: je persiste à croire à l’avenir du papier qui offre une lecture différente du net . Qui, en effet, lit en totalité un journal sur la Toile? Personne. Chacun va y chercher ce qui l’intéresse et peut approfondir le sujet. Le survol est possible mais fastidieuxx et moins commode que sur papier. Je crois que, peu à peu, ces deux mode d’approche de l’actualité, deviendront complémentaires et non plus antagonistes.
    Avec mes amitiés, magré tout

  2. jeff mignon dit :

    La presse généraliste papier essaye d’être tout pour tout le monde. Et finalement, elle n’est pas grand chose pour chacun de ses lecteurs pris individuellement. Quelle surface rédactionnelle lit, en moyenne, un lecteur ? 3%, 5%… 10%. Véronique : qui lit un journal papier au complet ? Personne. Pourquoi payer pour ne consommer qu’une faible quantité d’un produit que ça soit un journal ou autre chose ?
    Résultat, c’est la course au volume. Mais le volume n’est pas une valeur forte. Bien au contraire. Le volume finit par détruire de la valeur. Chaque année, selon une étude de l’Université de Californie, les médias produisent 30% d’info de plus. Les chiffres sont effrayants. Des millions d’heures d’infos radio et télé. Des millions de kilomètres de texte…
    La crise du Monde, c’est la crise de la presse généraliste. La crise de la valeur de l’information. Les entreprises de presse doivent réfléchir en profondeur à cette problématique de la valeur. Et cette valeur, il faut essayer de la comprendre du point de vue de l’audience. Pas seulement de celui du journaliste. Pour le journaliste, l’info a de la valeur en soi. Pour les autres acteurs des médias, la valeur de l’info c’est ce qu’ils en font. Une valeur essentiellement fonctionnelle ou/et émotionnelle.

    Pour la presse nationale généraliste, le challenge est immense. Quel est-son avantage compétitif pour le lecteur ?
    L’explicatif. L’apport de sens ? Mais en quoi est-elle plus performante que la presse spécialisée et/ou que la presse locale ? Comment peut-elle répondre aux besoins d’explications d’une multitude de petites niches ? Comment peut-elle satisfaire à cette fameuse loi de proximité ?

    Le « filtrage » ? Impossible de bien filter pour tout le monde avec des supports papiers. Pour celui qui veut du foot, de la politique mais pas de l’éco ou de la mode ? Pour celle qui veut de la mode, de l’éco, de la politique, mais pas du foot ? Comment lutter, à moyen terme, contre les outils d’agrégation disponibles sur le net et, en plus, encore très mal connu du grand public ?

    Il y a un public pour cette presse généraliste papier en France. Mais est-il en nombre suffisant pour permettre la rentabilité ? Pour certains hebdos, il semble que oui. Pour les quotidiens, il semble que non.

    En plus de la valeur, cette presse a aussi besoin de se poser la question du business modèle. Si le marché ne permet pas de faire exister des médias de ce type, c’est vers d’autres modèles qu’il faut se tourner. Celui des fondations, par exemple, où des donateurs financent un support d’information, me semble le plus approprié. C’est le modèle que je choisirais si j’étais Médiapart. Un système d’incitation fiscale pourrait être mis en place pour soutenir cette stratégie, en plus de celles existantes.

    Vous en dites-quoi ?

  3. Blair Gilles dit :

    Soyons logique jusqu’au bout et arrêtons, en effet, cette féminisation insupportable. Comment se fait-il d’ailleurs qu’un mot comme sagesse soit un mot féminin. Nous nageons dans l’absurde !

    Ecrivons « Médiateur est un fonction qui a été instauré au sein du journal pour qu’un meilleur attention soit porté aux lecteurs. Il a d’abord été confié à André Laurens, qui avait été directeur du journal de 1981 à 1984, affrontant ainsi le premier grave crise financier du quotidien qui était encore installé dans les locaux biscornus de le rue des Italiens (Paris IIe). Il l’a rempli avec toute le sagesse qui est le sien, essayant de n’être pas trop dur avec un rédaction sur lequel il n’avait toutefois plus d’illusions. Robert Solé a pris son suite en quittant un poste de rédacteur en chef dont on l’écartait à cause de son trop grand proximité avec Bruno Frappat, directeur de la rédaction qui aurait aimé prendre le suite de Jacques Lesourne. »

    C’est bien mieux ainsi.

  4. peri dit :

    En effet, depuis ses débuts, la tâche du médiateur semble n’avoir « in fine » qu’un but : démontrer que « Le Monde  » n’a jamais (vraiment, au-delà des apparences) tort, n’a jamais fauté !
    Saint « Le Monde », priez pour nous.
    Amen

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.