Web et presse: le faux dilemmne?

Sous le titre « Web et médias traditionnels: le dilemme du journaliste », Philippe Couve a engagé une riche discussion sur Mediachroniques. Voici ma contribution:

J’ai dirigé le service société du Monde de 1991 à 1995, service dans les pages duquel étaient publiées les chroniques judiciaires (j’ai donc appartenu à cette hiérarchie réputée « castratrice » qui est plus ou moins ouvertement mise en cause dans les malheurs de la presse par les journalistes de base, :-), mais c’est une autre histoire). C’était juste avant le lancement du site web du journal. A cette époque, écrire sous la marque « Le Monde » imposait au chroniqueur judiciaire avant tout de la rigueur, par exemple dans l’énoncé des titres et des fonctions de chaque acteur de la « pièce » tribunalesque. Autrement dit il ne fallait pas mélanger procureur, avocat général, numéro de chambre, arrêt, jugement, délibéré, etc… Pour le reste le rédacteur avait liberté de relater l’événement comme il voulait avec:

– une contrainte de temps (copie rendue avant 9 heures le matin pour relecture par le chef de service, puis passage au SR pour nouvelle relecture et mise en forme, et enfin ultime relecture par un rédacteur en chef, le bouclage se faisant vers 11 heures)
– et une contrainte de place (les textes allaient selon l’importance du procès de 3000 à 6000 signes soit une à deux colonnes avec un maxi de 9000 signes pour les très très grosses affaires).

Ce sont des contraintes aux quelles au moins trois générations de journalistes se sont pliés avec talent. Est-ce que cela a radicalement changé? L’heure de bouclage a été drastiquement avancée et le nombre de signes a été sévèrement réduits.

Ce ne sont pas des contraintes propres au « Monde » dont les rédacteurs ont encore toute la nuit pour « pondre » leur texte sur l’audience de la veille. En revanche est-ce que les exigences « qualitatives » (rigueur de l’information) ont elles aussi été réduites? Je dois avouer que je ne lis plus très souvent la chronique judiciaire (désolé Pascale) mais je ne pense pas que les standards en ait été abaissés. Quel est donc le dilemme de notre amie? Faire court et sérieux (sinon chiant) pour le print et long et nerveux (sinon brillant) sur le web?

Je pense que la question est posée parce que Pascale reste contrainte de jongler entre deux système de publication, Hermès d’un côté qui sert à imprimer le Monde et dont sera extrait à grand peine son texte à destination du site après publication; WordPress de l’autre qui est la plateforme de blog du monde.fr. En fait Pascale n’a pas deux visages, face celui de la hiératique rédactrice du Monde, pile celui de blogueuse pétulante. Elle se colle double boulot (et je l’en félicite car je trouve que le nombre de rédacteurs du « Monde » blogueurs est ridiculement insuffisant). Or le souci de son éditeur devrait être de lui faciliter la tâche. C’est ce que je disais récemment en commentant le lancement de la nouvelle formule du site: Pascale appartient à une communauté, celle des journalistes du Monde; cette communauté devrait travailler sur une plateforme sociale (du type ning, celle de mediachroniques par exemple) qui permettrait à chaque rédacteur de rédiger ses textes dans le style et la longueur qui lui convient avec tous les liens ou références appropriés; cette production est alors soumise à un « centre de tri » (on peut appeler cette fonction « chef d’orchestre » ou super éditeur) qui distribue les éléments entre les différents supports; chaque support (papier, web, newsletter, mobile…) étant édité spécialement. Ainsi Pascale pourrait se concentré pleinement son son boulot, faire la meilleure relation possible de l’actualité judiciaire. Pour que cela fonctionne pleinement il faut adapter les outils (ce n’est que de la techno) et il faut surtout qu’il y ait un rapport de confiance absolu entre le rédacteur et les échelons intermédiaires avant diffusion. Il faut aussi que la hiérarchie papier intègre une organisation où les règles de fonctionnement sont redéfinies en fonction des cibles que la communauté en question veut atteindre, en fait une politique éditoriale globale. Bref le facteur humain est prépondérant.

Jeff Mignon a trouvé cette vidéo de Jay Rosen (prof en journalisme à NYU) qui présente quelques rapides conclusions sur ses recherches sur les reportages utilisant les « social networks ». Ca vaut le détour:


Au fil de la discussion, j’ai été d’accord avec Mettout quand il reproche aux écoles de journalisme
« de demander à leurs étudiants de faire court et bref quand il s’agit d’écrire pour Internet ». Il a cent fois raison de dire: « on se rend compte avec tes belles histoires qu’une fois de plus la vérité est ailleurs. Le Web, c’est le support de TOUS les formats, y compris d’écriture traditionnelle. » Ce qui va dans le sens de Jeff quand il dit: « Mais finalement le web — et son outil unique : l’hyperlien — ne nous permet-il justement pas d’inventer une écriture à la fois courte et à la fois longue. Une écriture où le parcours de lecture est celui que souhaite le lecteur sur la base des hyperliens qu’il clique augrès de ses envies et de ses besoins. On pourrait imaginer des papiers sur la base de « user cases ». Tel lecteur voudra savoir ça : donc il va cliquer ici, puis là, etc. On construit l’histoire avec différent chemins de lecture pour satisfaire différentes façons d’aborder le sujet. »

En revanche je mettrai un bémol à l’affirmation de Pierre: « Publier dans un journal revient à se plier à un ensemble de contraintes. Publier sur un blog, c’est une succession de libertés qu’on prend. » Un journaliste qui travaille dans un groupe doit adhérer à la charte éditoriale de ce groupe et ne devrait donc pas s’en abstraire quand il blogue sous les couleurs de ce groupe – les contraintes déontologiques restant les mêmes quel que soit le support quand on se revendique journaliste

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Une réponse à Web et presse: le faux dilemmne?

  1. ms dit :

    Faire court est un faux problème: j’ai longtemps pioché dans la doc du monde et les anciens du journal faisaient souvent encore plus court mais aussi bcp plus long qu’aujourd’hui où pratiquement tous les articles sont de la même taille. On sait très bien que tout dépend de ce que l’on a dire et de comment on le dit.
    Que ce soit sur un blog ou pour le papier, il faut être précis et pour cela, le journalisme est une des meilleures écoles.
    Ce qui m’amuse quand je blogue, c’est de choisir les compléments, renvois à d’autres blogs, journaux, sites, choisir,voire faire, et ajouter photos ou vidéos. Etre seule décisionnaire, peut-être…et seule responsable.
    Qui n’en a pas marre des titres qui disent le contraire du papier, des coupes qui laissent des fautes de français ou d’orthographe, ou qui éliminent bêtement une précision importante etc…?

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