Il était une fois… 7

L’encyclopédie participative en ligne Wikipedia consacre à la ville de 7 (prononcer « cette ») une longue notice qui, dès le troisième paragraphe, relève que le nom de la commune, déjà désignés comme Sition (Σήτιον) au début de l’ère chrétienne dans la « Géographie » de Ptolémée, a connu plusieurs graphies homophones depuis le XVIIe siècle.

Quand Louis XIV décida en 1666 qu’il lui fallait un port au bout du canal entre Garonne et étang de Thau, canal dans la construction duquel le fermier général Pierre-Paul Riquet de Bonrepos venait de laisser sa fortune, les actes officiels mentionnèrent indifféremment, pour désigner la digue et les pauvres maisons qui la surplombaient, « Cette », « Sette » ou « Sète ». Cette dernière graphie s’imposera brièvement en 1793 mais « Cette » sembla acquis au XIXe siècle et au début du XXe jusqu’à ce qu’un édile local, Honoré Euzet, exaspéré par l’équivoque avec le pronom, obtint, en 1927, que l’orthographe « Sète » s’imposa. Il en a été ainsi jusqu’en 2002.

L’année précédente avaient eu lieu des élections municipales. Les communistes qui tenaient la mairie presque sans discontinuer depuis la Libération furent mis en minorité par une liste d’intérêt local qui avait à sa tête un fils de gros propriétaires fonciers établis dans la région depuis plusieurs générations. Un garçon blond et brillant qui avait fait de solides études de gestion à Dauphine. Il portait de fines lunettes d’intellectuel et gardait la silhouette élégante d’un dandy dilettante. Les vêtements chers cachaient des muscles d’acier et les verres teintés masquaient un regard ambitieux.

Ses frères avaient fait des études de médecine à Montpellier et pratiquaient la chirurgie plastique dans une clinique de luxe aux abords des jardins du Château d’Eau. Ils étaient connus dans la ville par leurs surnoms, les P&P, comme Pomme et Poire, fruits dont, selon l’humeur, ils donnaient la forme aux seins des poitrines de leurs patientes de la « montagnette », c’est-à-dire aux résidantes des luxueuses villas du mont Saint-Clair.

Le futur maire n’avait pas suivi la voie familiale. Il s’était expatrié à Paris pour faire ses études. Il y avait fait connaissance de gens qui utilisaient le verbe « désappointer » à la place du très sétois « dévarier » mais qui jonglaient avec les fonctions les plus complexes d’excel. Ces futurs DAF (directeur administratifs et financiers) lui avaient donné le goût de l’informatique et de l’Internet. A force de nuits blanches au dessus d’un clavier d’ordinateur, il aurait pu devenir un nerd pur et dur. Une fille avec de petits seins et une grande bouche lui avait comprendre avec le bout de sa langue ornée d’un piercing qu’il y avait autre chose que la technologie dans la vie. Il n’avait plus passé ses nuits à pianoter frénétiquement. Il avait beaucoup baisé et pas mal gambergé. Le monde changeait et il y avait mieux à faire qu’à découper les mamelons de la poitrine de riches rombières pour leur implanter des poches de silicone en laissant la cicatrice la plus fine possible. Il fallait reprendre les rennes de la fortune familiale pour faire la seule chose qui en vaille vraiment la peine à l’aube de ce XXIe siècle, s’en mettre plein les poches, avoir du pouvoir.

Il n’avait eu aucune peine à faire l’un et l’autre. Ses frères ne juraient que par Bernard Madoff, un ancien maître nageur devenu président d’un fonds d’investissement américain qui offrait un rendement « inimaginable » de 17% aux capitaux qui étaient placés chez lui. Sa sœur était trop occupée à soigner son alcoolisme et sa nymphomanie dans la médina de Tanger. Le conseil de famille, que le patriarche avait accepté de réunir à sa demande, lui accorda donc sans trop regimber la direction des SCI qui détenaient les appartements à Paris et différentes métropoles, les terrains agricoles dans l’Hérault, le Gard et l’Aveyron ainsi que de vastes entrepôts sur le port de Sète (c’était encore la graphie officielle) et les murs des cliniques.

Il vendit, acheta, investit, rénova, loua, solda… La famille lui fut reconnaissante des substantielles réductions d’impôts que son action leur permit d’obtenir. Elle l’aurait sans doute été un peu moins si elle avait su à quoi avait réellement servi le produit de la vente du petit studio où il avait résidé pendant ses études parisiennes. Un petit tour de passe-passe comptable, tel qu’ils avaient appris à les maîtriser pendant les « études de cas » qui sont le fondement des cursus de gestion, lui avait permis de faire basculer la somme sur un discret compte personnel.

Il aurait pu s’en servir pour flamber et ce n’était pas l’envie qui lui en avait manqué quand il avait vu le dernier modèle sorti des usines Porsche, une Targa à couper le souffle. Il s’était contrôlé car ce qu’il voulait plus que tout c’était atteindre son but. Il avait gardé la vieille Rover verte qui lui avait été offerte pour son vingtième anniversaire et il avait demandé à l’agent de change de la famille d’acheter sur le Nasdaq (le marché des valeurs technologiques dont, par parenthèse, Madoff avait été le président) un bon paquet d’actions d’une société dont le siège social était un garage dans la bourgade de Menlo Park, comté de San Mateo en Californie. Deux étudiants de l’université voisine, Stanford, Larry Page et Sergueï Brin, y avaient installé une table de ping-pong. C’était le bureau directorial de la firme qu’ils venaient de créer pour exploiter leur moteur de recherche sur Internet, Google. En 1999, « Le Globe » leur avait consacré un article qui avait fait tilt dans la tête du futur maire de 7. Il fallait mettre des billes dans ce business. L’agent de change lui avait dit que la bulle internet était sur le point d’exploser, qu’il allait y perde sa chemise et ses chaussettes. En moins d’un an, il avait multiplié par dix le montant de sa mise et gagné la considération de l’agent de change qui l’avait tenu jusque là pour un jeune (ou un petit – c’était selon l’humeur) branleur.

Cette opinion était assez répandue dans la ville qui l’avait vu naître en dépit de ces succès scolaires puis universitaires. Cela avait sans doute tenu au fait qu’il continuait à rouler dans une minable guimbarde anglaise alors que ses frères, plus jeunes, ne circulaient que dans des Cayenne aux vitres teintées et que sa sœur donnait à Tanger des fêtes dont les magazines people se faisaient l’écho. Que faisait-il de ses journées ? se demandaient les membres les plus éminents du Club des frittes (il faut avoir au moins quatre générations de Septois dans son ascendance pour en faire partie), pendant leurs réunions vespérales autour du kiosque à musique de la place Aristide-Briand, réunions au cours desquelles ils commentaient commérages et rumeurs qui avaient servi à alimenter la chronique « Embruns et Coups de mer » du quotidien local, « Sud ». Personne n’était capable de donner une réponse à cette question existentielle. La préoccupation des papis du Club avait fini par faire tâche d’huile dans d’autres cercles de la ville.

Cela avait piqué la curiosité des bourgeoises de la Montagnette (le mont Saint-Clair vu d’en bas), qui sont toujours à la recherche d’un bon parti pour une amie. Elles se dirent que ce beau garçon, dont la fortune familiale passait pour considérable, ne dépareillerait pas leur table un de ces prochains dimanches, il avait fait des études, il avait passé du temps à Paris, s’il n’avait pas de situation connue il aurait au moins de la conversation et peut-être quelques bonnes adresses en vue de l’inévitable virée automnale shopping-expo-resto-boîtes dans la capitale. Il avait donc été invité à déjeuner par la perdante d’une partie de belotte. Il devait se souvenir longtemps de la première fois, celle qui avait tout déclenché.

Il s’était rendu dans une vieille bâtisse, assez vaste, un peu délabrée, noyée dans la végétation d’un jardin dont les limites n’étaient pas visibles. C’était du côté du Pont-Levis, pas facile à trouver. Il avait eu peur d’arriver en retard, ce qui ne se fait pas.

Le rituel du repas dominical est ici subtil, il le savait. Inutile de faire des efforts de toilette pour les femmes en encore moins pour les hommes. Pans de chemise au vent et jeans usagé avec un chapeau de paille cabossé (il ne faut pas oublier le chapeau car le soleil est encore violent jusqu’en fin de saison) sont les marques du vrai savoir vivre. La fenêtre d’arrivée est aussi étroite que la fenêtre de tir d’une navette spatiale, entre midi et midi trente, pas avant ni après. Il faut embrasser tous ceux qui sont déjà là, en commençant par la maîtresse de maison qui sera forcément « sublime » dans cette petite robe de toile imprimée toute simple achetée l’an dernier du côté de Taormina, sublime aussi. Ah ! ici c’est trois bises, oui trois. Ce salut rendu, il faut donner à la maîtresse de maison le gâteau qu’on à pris le soin de commander la veille chez un des pâtissiers appointés par les dames de ville – trois variétés sont recommandées, le bras de Vénus, le baba au rhum, et le mille feuilles. L’hôtesse remerciera d’autant plus chaleureusement qu’elle n’a pas préparé de dessert comme il se doit. Elle acceptera avec autant d’empressement les fleurs si elles sont offertes par un « estranger » de passage. La bouteille de vin pourrait laisser croire que celui qui l’apporte craint de ne pas être abreuvé correctement. Il faut sourire, faire de grands signes de la main, tout le monde sourit, agitent les mains. Sauf ceux qui ne connaissent encore personne et qui, pour garder contenance, louchent sur les bouteilles de rosé et de blanc qui rafraichissent dans la lessiveuse avec de la glace coupée au pic. Il est permis de demander du pastis (on dit aussi du jône), la marque la plus prisée étant le 51. Le muscat, s’il est Frontignan, fait aussi partie des breuvages autorisés.

Il avait eu du mal à garer son tas de ferraille. Les rues sont étroites, encombrées par les 4×4 rutilants des invités. La porte de la villa était ouverte comme il se doit quand on a des invités à déjeuner le dimanche. Il avait acheté un gros baba sur l’avenue Victor-Hugo, à côté du théâtre. Il tenait le carton à deux mains pour ne pas le renverser. La maîtresse de maison s’était précipitée vers lui quand elle l’avait aperçu.

 Comme s’est gentil d’être venu. Ah ! vous êtes passez chez le pâtissier, avait-elle dit en lui prenant le paquet des mains après s’être mise sur la pointe des pieds pour lui faire les trois bises réglementaires. Venez, venez, je vous présente, mais, suis-je bête, vous devez déjà connaître tout le monde…

Elle avait fait un tour sur elle-même, légère, aérienne. Il avait apprécié la poitrine généreuse, manifestement P&P, les courbes pleines, la transparence invraisemblable de la robe en voile de coton imprimée. Il avait réalisé qu’elle ne portait rien dessous ce qui aurait pu le mettre dans l’embarras s’il n’en avait pas vu d’autre. Effectivement, à l’exception du maître de maison qui était originaire de l’Aude, il connaissait presque tout le monde, anciens camarades de classes qui s’étaient mariés et qui commençaient à prendre du ventre, anciennes copines de lycée qui s’étaient mariées et faisaient le régime.

Le rituel du repas dominical s’était déroulé comme il se devait sur une terrasse à l’ombre d’une voile tendue entre des palmiers. L’apéritif se prolongea jusque ce que les convives eurent épuisés les assortiments de tapas (ceux au jambon avaient succédé à ceux aux crustacés, au poulet, au fromage et à la tomate) qui partout ailleurs auraient constitué un repas à eux seuls. Il avait eu quelques difficultés à faire admettre qu’il ne buvait jamais de boissons alcoolisées, pas même de la bière, dans la journée. Le maître de maison avait fini par lui apporter une bouteille de Perrier bleu.

 Fines bulles, ça vous ira, avait-il dit en posant la bouteille devant lui et en prenant autant de précaution qu’un dompteur nourrissant un lion (on ne sait pas ce qu’il peut y avoir dans la tête d’un type au régime sec).

C’était parfait. Il l’avait vidée avant de passer à table. Il en avait vidé une autre pendant les moules farcies, qui étaient une des alternatives dominicales à la macaronade et ses brageoles ou à la bourride de baudroie et son aïoli. Elles étaient excellentes ces moules, moins bonnes que celles de sa défunte mère bien sûr, mais excellentes tout de même. Il en avait repris deux fois, ce qui est la norme dans un déjeuner dominical, pour ne pas se faire trop remarquer quand on ne boit que de l’eau. La sauce avait été convenablement épongée dans les assiettes. La conversation était partie dans tous les sens, Tanger, Courchevel, Les Angles, Hermès, Vuitton, les Arabes, les thoniers, la mairie, les impôts, les crottes de chien… La maîtresse de maison avait estimé qu’il était temps de passer au dessert.

 Des candidats pour le fromage ? Non ? Pas de regrets ? Alors venez avec moi dans la cuisine découper le dessert, lui avait-elle demandé avant de se retourner vers les convives attablés : Il nous a apporté un baba de chez le pâtissier, je ne vous en dit pas plus…

Il s’était retrouvé avec une pile d’assiettes dans les mains et il avait suivi son hôtesse dans la cuisine, à l’autre bout de la maison. Dans l’enfilade d’un couloir, à contre-jour, il eut la confirmation qu’elle n’avait rien sous le morceau de mousseline qui la drapait. Il avait eu une érection impossible à dissimuler. Elle l’avait donc vue. Elle s’était retourné, avait posé les mains sur l’évier et écarté les jambes en penchant la tête dans le bac.

 Dépêchez-vous ! ils ne vont pas attendre le dessert cent sept ans…

Il s’était exécuté, vite comme elle le lui avait demandé, mais bien pour lui donner ce qu’elle souhaitait. Les invités n’eurent pas le sentiment d’avoir attendu d’autant que le baba avait tenu toutes ses promesses. Après il y eu du café, des tournées de limoncello, des discutions sans fin. Les convives se séparèrent vers 18h30, seuls restèrent les intimes pour finir les restes et faire une belotte, ultime rite des réunions dominicales.

Il venait de gagner une invitation permanente à tous les repas dominicaux de la montagnette. Les hommes apprécièrent son sérieux et ses compétences en matière de finances. Le Club des frittes fut informé qu’il gagnait à la Bourse et il fit un bon dans l’estime populaire qui respecte et craint l’argent sans vraiment savoir à qui ou quoi peut bien servir la Bourse. Les femmes louèrent son coup de reins et sa queue en acier trempé. Les uns et les autres constituèrent le socle de son électorat quand il fut acquis qu’il était l’homme qui allait arracher la ville aux griffes des communistes. Cela s’était décidé au cours des parties de belote, entre une coupe à pique et un valet d’atout.

 Tu en penses quoi ?

 Il est sérieux, il est d’ici, il sait ce dont nous avons besoin…

 Et toi, qu’en dis-tu ? tu es le premier qui l’a fait entrer dans le cercle.

 Il en a… et de toutes les façons il faut envoyer quelqu’un au casse pipe. Il passe ou il est rayé de la liste des invités au déjeuner !

 Pourquoi tant de haine ?

 Comme si vous ne le saviez pas, en tout cas, moi, j’ai mes raisons. Mais il faut le pousser en avant.

Il s’était fait raisonnablement prier. La mairie était le bon templin pour son ambition. Il constitua une liste d’hommes et de femmes dont le projet était de mettre un terme à la gabegie et l’incompétence des rouge. C’était assez simple. La campagne électorale fut assez joyeuse. La victoire ne fut pas écrasante, mais il s’était assis dans le fauteuil de maire sans coup férir.

Au cours de la première réunion du conseil municipal, il médusa tout le monde en disant que pour entrer dans le nouveau siècle la ville devait changer de nom ou plutôt prendre la graphie du chiffre homonyme, Sept au lieu de Sète et pour tout dire 7, en chiffre arabe, carrément.

Il fit un brillant exposé sur la symbolique du chiffre 7, nombre premier qui représente la perfection et qui est quasiment magique. Après les sept merveilles du monde, les sept péchés capitaux, les sept unités de base du système de mesure international, les sept têtes de l’Hydre de Lerne, les sept rayons de la couronnes de la statue de la Liberté, les sept années de malheurs pour qui casse un miroir, le chandelier à sept branches, les sept dons du Saint-Esprit, les sept jours de la création du monde, les sept Archanges de l’Apocalypse, les 77 apparitions du nombre 7 dans la Bible, les sept cieux de l’Islam, les sept chakras et les sept villes saintes de l’Hindouisme, les sept principes de base du Bushido, les sept couleurs de l’arc-en-ciel, les sept sphère du système de Ptolémée, les sept systèmes cristallins, les sept types de résines, les sept orifices du visages, les sept portes de Thèbes, les sept mers de l’Antiquité, les sept arts libéraux, après tous ces signes de la toute puissance du chiffre 7, il était clair que Sète devait adopter ce nom, « Sept » ou mieux « 7 » selon le glyphe arabe.

L’opposition avait poussé des hurlements. La majorité avait voté sans sourciller. Après les démarches juridiques et administratives le nom de la ville fondée par Louis XIV (10+1+5=16, 1+6=7 naturellement) était devenu « 7 ».

Il en coûta plus d’un million d’euros aux contribuables locaux pour effectuer ce changement radical sur les différents supports de communication de la ville. Le maire se fit rétrocéder 15% du montant des factures acquittées aux différentes agences qui avaient été chargées de l’opération. Une recherche sur le moteur de recherche Google plaçait infailliblement la ville en tête des sites internet pour les requêtes sur sept, 7, cette, sète, sette, ville du Languedoc, port de méditerranée, plage du Languedoc, étang, tielle, macaronade… C’était ce qu’il voulait.

Le nouveau maire avait alors passé à la phase deux de son plan, car il avait un plan tracé un jour sur la nappe en papier d’un restaurant.

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