KS

Normalement je ne devrais pas être là. Pas dans ce train prétendument à grande vitesse qui a déjà fait deux arrêts de trois quarts d’heures en rase campagne. Est-ce que le grand reporter culture d’un journal du soir prestigieux voyage en seconde classe pour aller de Paris à 7? La réponse me semblait évidente.

J’avais demandé une place en classe affaires (j’ai besoin de place pour mes jambes) sur un vol Air France pour Montpellier et une voiture de location classe E (faut ce qu’il faut, j’ai des bagages) à l’arrivée pour aller m’installer au Grand Hôtel, un trois étoiles qui est en fait une merveille de l’hôtellerie louis-philliparde dressée depuis la fin du XIXe siècle sur le bord d’un canal en face de la chambre de commerce aux allures de palais mauresque.

Un peu de luxe et de confort ne seraient pas inutiles avant d’aller vaquer à mes occupations – et quelles occupations ! Je dois prendre une interview du maître absolu de la peinture contemporaine, Kamyk Saulgeos (KS), l’homme qui a rendu le noir, cette non couleur, transparent et lumineux ; l’homme qui a eu la curieuse idée de s’installer sur le caillou qui surplombe un port prospère au temps des pinardiers, mais aujourd’hui gentiment décadent. J’ai eu beau expliquer que KS (prononcez ki-ess) était le peintre vivant le plus cher du monde et que j’étais le premier journaliste depuis dix ans auquel il accordait un entretien aussi définitif qu’exclusif, je me suis retrouvé dans un wagon de seconde, avec ordre d’aller à pieds de la gare à l’hôtel des Poètes, la cage à voyageurs de commerce d’une grande chaîne hôtelière qui a fait fortune en clonant des chambres placard autour de sanitaires en plastique thermo-formé.

Cela me ferait le plus grand bien m’a expliqué le secrétaire général du journal en me rappelant que pour notre santé il faut manger cinq fruits et légumes par jour et marcher au moins une demie heure avant de préciser que l’interview du peintre le plus cher du monde ne doit pas forcement devenir l’interview la plus chère de l’histoire du « Globe ».

– On a plus les moyens de ce genre de records que tu t’ingénies à améliorer, je sais. C’est la crise, on serre les boulons, moins de pages, moins de frais, moins de journalistes, moins de tout, donc tu arrêtes de te prendre pour un prince des mille et une nuit… Tu as soixante euros de frais de mission par jour, pas un euro de plus, sinon ta note de frais ira direct à la corbeille.

J’avais limité les bagages à un sac de voyage à roulette et un sac à dos avec mon informatique portable. Je n’avais même pas pris un taxi pour aller à la gare de Lyon. Depuis combien de temps n’avais je pas pris le train? Depuis trop longtemps sans doute aux yeux d’un écologiste. Depuis suffisamment de temps pour que la senecefe ait eu la lumineuse idée de mettre des prises de courant à côté des sièges des wagons tgv, même en seconde classe, là où le comptable de service m’avais relégué, au milieu d’ados, avachis sur leurs sièges, qui s’explosent les tympans avec de la musique en boîte, indifférents à tout, même au regard sévère des retraités qui occupent le reste de l’espace et les considèrent tels des extra terrestres, ce qu’ils sont peut-être après tout.

Des boules Quies me permettent de me retrancher aussi dans mon univers une fois allumé le vieux Toshiba asthmatique qui m’a été alloué par le service informatique du journal avec recommandation d’en prendre soin comme d’une sainte relique (ils n’ont pas confiance en moi, ces types, et ils n’ont peut-être pas tord). La machine a tout de même assez de mémoire pour que je puisse consulter mes notes sur KS.

J’ai eu le choc KS aux Abattoirs de Toulouse. La ville rose venait de terminer la transformation des ces anciens bâtiments en musée d’art moderne. La première exposition avait présenté ses pièces maîtresses. J’étais allé voir un peu à reculons. L’art moderne loin des capitales, j’ai toujours des doutes. Là, j’avais été emballé par le volume des salles, par la lumière qui les baignait et par celle qui s’échappait des immenses toiles recouverte exclusivement et massivement de noir. Le paradoxe de cette lumière m’avait fasciné. J’ai aussitôt voulu devenir un spécialiste de KS, l’approcher, le rencontrer, le faire parler, le toucher. Ce n’a pas été facile.

Comme souvent les grands artistes, il s’est débrouillé pour trouver une femme qui est devenue un avatar de Cerbère. Impossible de l’approcher sans avoir les bonnes grâces de cette Colette, ronde comme une papillote de chocolat noir enrobée de barbelés. En fait ce ne fût pas l’obstacle le plus difficile à franchir, je suis assez manipulateur pour faire mon affaire de ces petites bonnes femmes soupçonneuses et acariâtres, avec une vacherie toujours prête au bout de la langue. Toutes les grands-mères m’adorent. Le plus dur a été la concurrence. C’est fou le nombre de gens qui gravitent autour d’un peintre comme lui. Tous plus intéressés les uns que les autres à capter des miettes de la gloire.

Les plus graves dans le genre sont sans doute les Aveyronnais. KS est né à Rodez, préfecture de ce département perdu au sud du Massif Central, connu pour ses statues menhirs, ses couteaux fabriqués en Chine, ses mines de charbon à ciel ouvert transformées en centre de loisirs, son camp militaire qui fut un champ de batailles politiques, son fromage de brebis fermenté dans des caves et ses tenanciers de brasseries parisiennes. KS jeune y passait pour un barbouilleur parce qu’à la campagne on préfère la vraie peinture, bien académique, avec angelots joufflus, baigneuses fessues et dieux grecs en érection. Il avait fuit le piton et sa cathédrale fortifiée de grès rouge laissant les honneurs de la place à un sculpteur du siècle précédent, Denys Puech. Pour accéder à la renommée planétaire.

Puis KS était revenu dans l’Aveyron. Il lui avait été commandé de refaire les vitraux d’une abbatiale romane, sublime étape sur un des chemins de Compostelle. Bien sûr il connaissait ce bourg médiéval depuis son enfance et il avait éprouvé ses premières émotions artistiques devant le trésor de la sainte locale. Il y revint pourtant humblement comme un pénitent. Le lieu est imposant. Comment servir cette architecture, à la fois lourde et fragile, telle qu’elle était parvenue jusqu’à nous, en respectant la pureté des lignes et des proportions, les modulations des tons de la pierre, l’ordonnance de la lumière, bref la vie d’un espace si particulier? Sa réponse à la question avait été lumineuse: il a conçu des vitraux non pas comme des peintures mais comme des filtres chromatiques destinés, en fonction de la hauteur du soleil sur l’horizon, à mettre en valeur les tonalités de la pierre venant de trois carrières différentes et imprégnant le souvenir que l’on garde de Conques, grès rouges par moment violacés, ocres par moment orangés, bleus des schistes. Le résultat a été magistral, des bandes de verre translucide (pas transparent) qui diffuse la lumière plus qu’il ne la laisse passer.

On est venu les admirer du monde entier, les visiteurs repartant éblouis – sauf ceux, consternés, ayant eu la mauvaise idée de passer par là en été quand les rayons du soleil tombent à la verticale sur l’abbatiale et ne frappent donc pas les lames de verres. Bref ces vitraux firent couler beaucoup d’encre et les Aveyronnais commencèrent à se dirent que peut être ils étaient passés à côté de quelque chose sinon de quelqu’un.

Un maire de Rodez un peu moins obtus que ses prédécesseurs (sans doute parce que d’origine italienne) comprit que la culture était devenue un formidable levier de croissance et que des milliers de personnes viendraient à Rodez, ville oubliée par les autoroutes et les chemins de fer et bientôt les compagnies aériennes, pour visiter un musée consacré au maître. Il y avait à l’entrée de la ville un foirail qui ne servait plus à grand chose sinon de parking sauvage, vu que les bêtes ne se négociaient plus là. Il suffisait de faire les plans d’un édifice à la dimension du projet et de le poser là. Des architectes parisiens s’étaient attelés à la tâche immense mais relativement simple. Simple jusqu’au jour où il avait fallu mettre des chiffres sur la table. Tout était alors devenu très compliqué. Le maire à l’origine du projet avait été remplacé par son opposant le plus farouche. Le ministère de la culture n’avait plus le vent en poupe. La crise avait commencé à déployer ses ailes sombres. Le projet a sérieusement pris l’eau. Tellement que le peintre qui avait d’abord été flatté du regain d’intérêt pour son travail dans sa ville natale s’en était détaché en faisant une donation d’esquisses et d’œuvre mineures (c’est mon opinion bien sûr, pas celle du donateur ni du légataire) avec des conditions suspensives et il avait mis en dépôt ses véritables chef d’œuvres au musée Fabre de Montpellier où un ensemble de salles superbes lui avait été réservé à la faveur d’une rénovation des bâtiments.

Depuis plus de dix ans, rien de ce qui touchait au peintre ne m’était plus étranger, je connaissais son catalogue par cœur, sa biographie sur le bout des doigts, et je notais scrupuleusement ses moindres pensées. Bientôt je pourrai publier sa biographie, une vraie biographie pas un de ces insipides « catalogues raisonnés » pour marchands de tableaux, la somme qui ferai pâlir de jalousie et de honte tous les universitaires et les conservateurs qui partageaient la même ambition que moi. Juste à temps pour la phénoménale rétrospective que doit lui consacrer le Centre Pompidou fin 2009, une centaine d’œuvres accrochées dans la grande salle du sixième étage et le colloque qui doit se tenir en janvier 2010 sous l’égide de l’Institut national d’histoire de l’art. L’interview que j’allais prendre sera la pièce maîtresse de mon travail.

Nous avons convenu de nous voir plusieurs fois afin de pouvoir approfondir les points qui me sembleraient obscurs à la relecture de mes notes. Je crois que je commencerai par le questionner sur Sète. Lors d’une précédente visite il m’a fait admirer la vue panoramique sur la Méditerranée dont il jouit depuis son salon, et il m’a fait écouter « le silence total face à un horizon vide ». Il m’a aussi fait visiter son jardin.

Ce n’est pas un jardin ordinaire sans être pour autant extraordinaire. Il fait partie intégrante de la maison qui sous une apparente orthogonalité est en fait très organique parce que dessinée non pas comme un assemblage de volume mais comme l’organisation de volumes autour d’un système de circulation raisonné entre la chambre que baigne le soleil levant et l’atelier qui est clos avec seulement le salon qui ouvre sur la mer. Le jardin participe à ce retranchement. Dans ce lieu de soleil, de vent et de grand horizon, KS a planté des plantes à feuillage clair, du blanc argent au gris bleuté: des centaurées, des cinéraires maritimes, des arthémises, des festuques glauques. Le choix n’a pas été fait pour le contraste avec le feuillage forcément sombre des cyprès ni pour des raisons décoratives. C’est plus profond, un jardin de rocailles, dans un désordre apparent, sans rien qui ressemble à des bordures, à des massifs ou à des organisations. Ce jardin est une expression presque métaphorique de son art.

La vue, le jardin, même l’atelier ce n’est pas assez pour comprendre ce qui a attiré KS sur cette montagnette même si depuis Paul Valéry il est obligatoire de trouver quelque chose de « singulier » à ce rocher en forme de cachalot échoué entre la Méditerranée et l’étang de Thau. Valéry et Brassens, l’autre enfant célèbre du pays, ce sont des prétextes faciles pour guides touristiques, ceux dans lesquels ont peut lire des paragraphes comme : « On vient à Sète pour le charme du port et des canaux, pour le mont Saint-Clair, pour la plage de la Corniche (agréable bien que méchamment bétonnée), pour se régaler de poissons, pour les musées et les lieux animés le soir. » Pas de quoi à mon avis mettre en émoi mon peintre favori. Il y a bien une école de peinture, dénommée par Ben Vautier, qui signe simplement Ben, « Figuration libre », école dont les têtes de proue sont Robert Combas et Hervé Di Rosa . Il y a aussi un Centre régional d’art contemporain qui a eu son heure de gloire en présentant sous le label Rabelais, une machine à faire du caca ayant coûté aux contribuables de la région la bagatelle de trois cent mille euros. Quelques galeristes s’épuisent aussi à vendre autre chose que des marines ou des tournois de joutes. Cela ne fait pas de ce port, usé par trop d’années de communisme municipal, un centre mondial de la culture. Pourquoi n’est-il pas aller s’installer à New York ou à Seattle. J’adore Seattle, on n’aurait pas pu me refuser l’avion pour aller interviewer KS à Seattle, j’y serai aller en cargo.

J’en étais là de mes réflexions quand je ressentit une rosse fatigue et entendis la voix du chef de train annonça que nous entrions en gare de 7 : « 7, deux minutes d’arrêts… » Comme nous avions plus de trois quart d’heure de retard, nous pouvions demander au personnel de la gare une enveloppe avec le formulaire à remplir pour obtenir un remboursement. Plus de trois quarts d’heure faisaient en fait une grosse heure. Ils vont être contents à la comptabilité, j’ai au moins gagné vingt euros sur le prix du billet.

Une fois sur le quai de la gare, j’ai l’impression que je vais être arraché du sol. Il souffle un vent de folie qui hurle en passant sous la verrière qui couvre les voies. Je reprends mon souffle dans le hall de la gare où bien sûr je n’aperçois pas le moindre employé susceptible de me donner la fameuse enveloppe. Il est vingt trois heures et j’ai décidément un gros coup de barre, comme si je venais de terminer un marathon. Le kiosque et la buvette sont fermés. Tous les gens qui sont descendus du train étaient attendus. Je me retrouve seul dans ce hall dont je pressens l’extinction prochaine de l’éclairage.

En levant les yeux pour vérifier la proximité de mon pressentiment, mon regard tombe sur la fresque qui surplombe l’entrée de la salle des guichets. Diable! J’avais déjà eu l’occasion de mettre les pieds dans cette gare, pour dire adieu à un ami cher, et j’avais déjà eu le même choc. Je m’étais d’abord dit que KS ne devait pas prendre le train car sinon il ne vivrait pas dans une ville qui accueille ses visiteurs avec cette représentation naïve des joutes languedociennes, le sport vedette de la ville.

Puis j’avais pris le temps de regarder et je m’étais renseigné : le peintre était un amateur, ancien ouvrier animateur d’un club de natation, passionné de peinture, un certain Pallin. Une sorte de facteur Cheval local. La surprise retombé, je m’étais dit que cette œuvre avait un charme qui allait bien avec le reste. Si Dali avait pu la voir, il aurait peut-être révisé son jugement sur la gare de Perpignan et déplacé le centre du monde à Sète. En tout cas cette fresque ne laisse pas indifférent.

J’avais eu ce soir le même titillement du nerf optique que lorsque je l’avait vue pour la première fois. Les circonstances étaient pourtant extrêmement différentes. J’avais alors une passion folle pour une personne avec laquelle j’étais parti pour une escapade amoureuse. Nous avions roulé dans sa Porsche depuis Paris. Nous projetions de prendre le ferry le lendemain pour les Baléares où nous avions une suite réservée dans l’hôtel de la jet-set à Ibiza. Nous devions passer la nuit au Grand Hôtel où notre chambre donnait sur la chambre de commerce. Nous nous étions extasiés sur le patio avant d’aller dîner à La Marine sur le quai du général Durand.

Nous avions commandé des langoustes. Elles n’étaient pas fraîches. Ce fut le point de départ inattendu d’une dispute affreuse. Elle s’était poursuivie toute la nuit. Le concierge avait appelé trois fois pour dire que des clients se plaignaient. Quand, au petit matin, excédé, il était monté cogner à la porte, je lui avais demandé de descendre une valise et un sac. Le premier train pour Paris passait dans une demi-heure. J’irai seul à Ibiza. J’ai gardé la Porsche que j’ai revendue quelques années plus tard pour payer un autre séjour à Ibiza avec une autre passion éphémère (c’est aussi une autre histoire). La première m’avait permis de découvrir le Grand Hôtel, qu’un comptable m’avait refusé aujourd’hui, et la fresque de la gare que je redécouvre à l’instant avec la même incertitude ambiguë : est-ce un chef d’œuvre méconnu ou une croûte authentique ?

Trop vanné pour approfondir la question ce soir. Je ne mettrai pas la main sur un employé qui voudra me donner l’enveloppe de remboursement. Il ne me reste plus qu’à gagner mon hôtel. Il me faut pour cela faire le chemin en affrontant la bourrasque. Allons-y ! Je franchis le pont tournant qui fait face au parvis en chantier sans me faire emporter par le vent.

Je remarque sur la droite l’enseigne d’un hôtel au début de l’avenue bordée de platanes qui prolonge le pont mais bien sûr cela aurait été trop facile de me prendre une chambre là. Non, je dois faire le chemin vers l’hôtel où une chambre m’attend (peut-être). J’ai appris le plan de route par cœur. A gauche en quittant le pont, suivre le quai Vauban qui tourne à droite, devient le quai François-Maillol jusqu’au pont de Tivoli, levant lui à structures métallique, qu’il faut traverser, longer la Péniche (c’est un restaurant pour routiers avec un plat du jour à 10 euros) amarrée au quai des Moulins , prendre le pont sur la droite, puis encore à droite le long de la clinique qui a la forme d’un paquebot, deuxième à gauche, l’hôtel est au bout de la rue Arghalier, sur l’avenue du maréchal Juin, à côté d’énorme cuviers à vin en ciment, vestiges d’un autre temps.

Le trajet a presque la durée utile pour mon système cardiovasculaire. Il m’a creuvé. Il m’a aussi permis d’apercevoir les énormes bâtiments de pêche au thon que la préservation de la ressource halieutique contraints à l’immobilité dix mois sur douze. Il me revient avoir lu quelque part que les patrons de ces bateaux n’étaient pas des enfants de Marie et que la justice leur cherchait des poux dans la tête. Entre deux ponts, j’aperçois aussi de l’autre côté du bassin du Midi un vaste campement de nomades au bord d’un quai qui semble à l’abandon. Jolie ville décidément.

Je réveille le gardien de nuit qui ne m’attendait plus. Passé onze heures, il n’arrive plus personne, monsieur. Heureusement c’est la morte saison, la chambre est toujours disponible, votre carte de crédit merci. Ce qu’il appelle la chambre est bien ce que je redoutais, une sorte de cellule, avec un lit au matelas mince comme une tranche de jambon dans un sandwich de gare, une télé presque au plafond avec la télécommande vissée sur le ciel de lit et un coin sanitaire en plastique moulé si étroit qu’il faut y entrer en marche arrière pour sortir en marche avant. Dire que j’ai fait l’éloge de ce genre de salles de bain, conçues par Charlotte Perriand il y a quarante ans pour la station des Arcs, à l’occasion d’une rétrospective que lui avait consacré le musée de Beaubourg. Il va falloir que je passe cinq nuits là dedans et en plus que je fasse attention à ce que je mange parce que sur les soixante euros qui me sont alloués par jour, cette piaule en pompe déjà quarante et un: reste dix-neuf! Je vais croquez quoi moi avec dix-neuf euros? Poser la question me rappelle que je n’ai rien mangé depuis mon départ de la capitale. Je redescends dans le hall de l’hôtel. Le gardien a le nez penché derrière le comptoir de la réception.

– Où est-ce que je peux trouver quelque chose à manger?

Le type qui lève la tête en reniflant significativement n’a sans doute pas encore trente ans, des cheveux graisseux qui lui tombent dans le cou et masquent des oreilles en choux fleur, des yeux explosés de rouge qui trahissent l’abus de poudre blanche. Je saurai où m’adresser en cas de besoin. Pour l’heure il ne répond pas à celui que je lui ai soumis.

– Vous savez l’heure qu’il est? Passé onze heures, tout est fermé ici en hiver et, pour être honnête, c’est pas mieux en saison. Même au MacDo d’à côté il n’y a plus d’espoirs.

Ce n’est pas la peine d’insister. Je vais faire un raid sur les crackers du mini bar et ça ira pour ce soir, de toute façon je suis trop claqué pour partir à l’aventure. Au moment où j’appuie sur le bouton de l’ascenseur pour regagner ma chambre, je ressens deux choses. La première est une vibration dans la poche de poitrine de mon veston, c’est un sms qui tombe sur la messagerie de mon téléphone portable. A cela rien d’anormal, la rédaction doit s’inquiéter de savoir si je suis bien arrivé et le sadique de service veut sans doute me demander si ma chambre est assez confortable. Moins normale en revanche est la douleur brûlante que je viens de ressentir au dessus de l’aine gauche. Un signal d’alarme? L’annonce d’une crise de colique néphrétique prochaine? Cela expliquerait cette fatique brutale. Je ne suis pas sûr d’avoir amené avec moi de la morphine. Il n’y a que cette fée qui me soulage lors des fortes crises. Où vais-je trouver un toubib qui voudra m’en prescrire dans ce trou? Ils vont tous me prendre pour un junky…

Ma crainte a été plus vive que la douleur. Je ne ressens plus rien quand je glisse la carte magnétique dans la serrure électronique de la porte de la chambre. Je m’assois sur le bord du lit (mon dieu, le matelas est dur comme une planche, je déteste les matelas durs, je ne dors bien que sur de la plume) pour consulter le sms.

Le petit message électronique a été envoyé par la femme de KS. Ce n’est pas de bon augure. Impression confirmée lorsque le texte s’affiche: « Pierre souffre d’une laryngite, impossible vous recevoir comme prévu; donnerai nouvelles dès que possible ».

Elle est en train de se foutre de moi la vieille. Elle a dû manigancer une entourloupe à sa façon… J’écume pendant un quart d’heure et faisant toute sorte de scénarios pour déterminer la façon dont je vais l’envoyer en enfer. Je savais que je devais me méfier de cette petite bonne femme aux lèvres minces. Ma grand-mère me disait que les femmes qui ont les lèvres minces sont des vipères – c’est sans doute pour qu’on ne les repère pas qu’il y a autant de nanas qui se les font gonfler de silicone.

Ma fureur tombe avec le deuxième coup de lance que je reçois dans l’aine encore une fois. Putain, cette fois je ne vais pas y couper. Je me précipite sur ma trousse de toilette dont je renverse le contenu sur la tablette du lavabo. Cinq ou six tablettes de cachets en tombent. Il y a des antalgiques assez puissants, sauvé. J’en avale deux, j’aurai l’estomac troué demain, tant pis, je vais pouvoir tenir si ça n’empire pas.

Je reprends mon souffle allongé sur le lit vraiment trop dur lorsque je me dis que la meilleure façon de me détendre complètement serait encore de faire partager ma joie à mon rédacteur en chef favori, l’enfant de salaud qui me fait voyager en seconde classe et qui m’alloue soixante euros de frais quotidiens dans l’espoir évident que je meure de faim. Minuit passée c’est l’heure idéale pour appeler un type dont le réveil va sonner dans moins de quatre heures.

Il n’est pas d’accord. Nous sommes rarement d’accord. Je me délecte donc à faire durer mon compte rendu.

– KS est souffrant. Sa femme vient de m’envoyer un sms. L’entretien est retardé, de quelques jours sans doute, je ne saurai dire combien. Ça ne va pas ruiner le journal au moins si je reste plus longtemps que prévu? Bien sûr, pour « rentabiliser le voyage » je vais en profiter pour aller voir le musée d’art moderne de Sérignan, tu sais le truc incroyable fait avec le concours de Burren, – oui le Burren des colonnes, je sais ce que tu en penses mais tu n’est pas critique d’art, heureusement – ce truc donc réalisé grâce à un maire visionnaire qui a été battu à plate couture aux municipales par un médecin qui a fait campagne sur les crèches, les maisons de retraites et autres bêtises – ce qui, au passage, en dit long sur le fonctionnement de la démocratie… Bon, Sérignan, c’est dans la cambrousse à côté de Béziers, pas de train ou de bus pour y aller, il va falloir que je loue une voiture.

Je m’attendais à la réaction, j’avais écarté l’écouteur de mon oreille avant qu’un ouragan de décibels ne jaillisse du combiné:

– Non, tu ne vas nulle part, tu ne loues rien, tu ne fais rien, tu ne me rappelles même pas, tu attends demain, on te dira ce qui aura été décidé.

Il a dû jeter son portable sur un mur de rage. Sacré bonhomme. Il dit partout qu’il ne dort que quatre heures par nuit (pour preuve il balance des e-mails à des 3 ou 4 heures du matin) qu’il lui suffit de croiser les bras et de fermer les yeux pour plonger dans le plus profond des sommeils réparateurs mais il ne supporte pas d’être réveillé par les petits soldats de l’information qu’il envoie à la bataille. Je ne suis pas assez sadique pour le rappeler et faire semblant de m’excuser. Après tout c’est lui qui tient la baraque et c’est vrai qu’il a besoin de dormir de temps en temps. Je vais essayer d’en faire autant, ça me fera du bien. Un peu de respiration abdominale, quelques pensées positives, j’oublie la douleur et la fatigue. Demain sera un autre jour.

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